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Samizdat

Origines, conditions et abolition de l'esclave au Canada,
sous les régimes français et anglais.





Rodrigue Allard

L'esclavage consiste à ce qu'un être humain soit la propriété d'un autre, au même titre qu'un animal ou un objet. Cette institution a existé de manière systématique, dès les tout débuts de l'humanité et cela dans toutes les cultures, "primitives" ou "civilisées" Ainsi, selon l'Encyclopédie Universalis, les humains en sont généralement venus à cesser de manger leurs adversaires ou leurs débiteurs, parce qu'en mettant ces derniers en esclavage, on en tirait profit plus longtemps.

En Nouvelle France, ainsi que dans le Canada des premières décennies du Régime anglais, les esclaves sont presque exclusivement d'origine amérindienne ou africaine.

Comment se sont-ils retrouvé esclaves ici ?
Dans un cas comme dans l'autre, cela tient au fait que le racisme inter tribal était fort répandu, en Afrique noire et chez les Amérindiens. Les très fréquentes guerres suscitèrent l'existence d'une masse d'esclaves trop grande pour les besoins de l'économie tribale, qui à cause de cela, se tourna vers les marchés extérieurs : L'Empire romain par le biais des marchands berbères, puis le monde musulman qui était le leader mondial du commerce des esclaves, au Moyen Âge.

Quand les premiers explorateurs européens abordèrent les côtes de l'Afrique noire, cela faisait au moins 400 ans environ que, sous l'influence de l'Église, les Européens avaient remplacé l'esclavage par le servage, au sein duquel le serf n'était pas la propriété d'une autre personne. La masse d'esclaves offerts par les vendeurs africains, allèche les marchands occidentaux qui feront pression sur la papauté pour qu'elle leur donne une dispense pour pratiquer l'esclavage. Au milieu du 15e siècle, les Portugais obtiennent cette dispense.

À l'arrivée des Espagnols en Amérique, le même phénomène se reproduit avec les Amérindiens et le très peu vertueux Pape Alexandre VI BORGIA attribue une dispense aux Espagnols. Un certain nombre de gens d'Église dénonceront ces compromissions, mais ce n'est qu'au 18e siècle que l'anti-esclavagisme chrétien commencera à influencer la société séculière.

Dès la fondation de la Nouvelle France par Samuel de Champlain, ce dernier amène des esclaves dans ses bagages. De fait, les ports sont les premiers lieux où sont utilisés les esclaves. Ensuite, les premiers cultivateurs s'installant en Nouvelle France font face à un travail herculéen pour pouvoir, défricher, bâtir et faire prospérer leurs fermes dans cette terre quasi inhabitée.

On réclame donc des esclaves, même si THÉORIQUEMENT, cette pratique n'est légalisée que vers 1689 par un édit de Louis XIV, et solidifiée en Nouvelle France par une ordonnance de l'Intendant Raudeau.

Tout le temps où le commerce des esclaves existera au Canada, il est quasi exclusivement le fait des Amérindiens ou des coureurs des bois indianisés. En effet, au moment de la Conquête de la Nouvelle France par les Anglais, Louisiane non comprise, environ trois mille cinq cent esclaves s'y trouvent. Sur ce nombre, quasiment les trois quarts sont Amérindiens et quasiment la moitié s'avèrent être des Pawnees du Missouri, or dans cette dernière région est quasiment une "Terra incognita" pour les Européens.

Même les Noirs qui ne représentent de toute manière qu'un quart de la main-d'œuvre esclave, doivent leur présence au Canada, principalement aux "vols" d'esclaves fugitifs ou non, perpétrées par les Amérindiens, les Canadiens et les Français, à l'encontre des colonies britanniques.

De plus, à ce qu'on sache, aucun bateau à vocation négrière, ne viendra au Canada ; les rares esclaves arrivés ici par bateau, ne représenteront qu'une part négligeable de la cargaison et des passagers des bateaux qui les ont amenés.

Le fait qu'il soit très difficile de faire travailler la terre par les esclaves amérindiens, encourage les habitants du Canada à posséder quelques esclaves noirs, car les Noirs ont la réputation d'être plus dur à la tâche que les Amérindiens. Par contre, le froid fera grandement obstacle à la possession rentable d'esclaves noirs au Canada. C'est à cause de ces raisons, plutôt que par vertu, que l'esclavage demeure tout de même un phénomène marginal : les deux groupes d'esclaves mis ensemble ne représentent qu'un vingtième de la population entière de la Nouvelle France, au moment de la Conquête.


L'abolition
Paradoxalement, c'est à la conquête britannique que nous devons l'abolition définitive de l'esclavage. Au moment de la Révolution américaine, les esclaves qui fuient leurs maîtres américains, sont reçus ici à bras ouverts en tant que "loyalistes". De plus, dans la 1e moitié du 18e siècle, la Grande Bretagne est frappée par un mouvement de retour au Christianisme authentique des Évangiles : Le REVIVAL. Ce mot d'ordre existait chez des mouvements chrétiens dissidents comme les premiers Franciscains, les premiers Vaudois, les Lollards de Wycliffe, les Anabaptistes, les Frères Moraves, les Diggers et les Quakers. Mais c'est au 18e siècle que la très conformiste Église Anglicane sera à son tour touchée par un tel mouvement, à l'intérieur même de ses rangs, ce qui fera en sorte que ce mouvement du Revival atteindra une bien plus grand couche de la société britannique. Ainsi naitra le premier mouvement égalitariste et anti-esclavagiste de l'histoire de l'humanité. Après avoir soufflé sur les pays protestants, ce vent de l'Esprit...-saint touchera de manière plus indirecte la France et ses intellectuels séculiers.

Dès 1793, le très conservateur Lieutenant Gouverneur du Haut Canada, met fin au commerce des esclaves et enclenche un processus d'émancipation graduelle. Au Bas Canada, les juges refusent de sévir contre les esclaves fugitifs, et Louis Joseph Papineau échoue dans sa tentative de faire reconnaître les droits de propriété des maîtres sur leurs esclaves. En 1808, le commerce des esclaves est légalement aboli dans tout L'Empire britannique, et en 1834, l'émancipation définitive des esclaves de tout L'Empire est proclamée. Par contre, en France, après qu'on a eu la velléité d'abolir immédiatement l'esclavage au moment de la Révolution, ce n'est qu'en 1848, qu'on finira par l'abolir définitivement.

Quelques années après l'abolition de l'esclavage au Canada, l'historien François-Xavier Garneau décidait d'occulter l'existence de l'esclavage dans son Histoire du Canada, et toute l'historiographie nationaliste québécoise manifestera une semblable attitude; ce n'est qu'en 1960 qu'un historien québécois, Marcel Trudel, acceptera d'exposer ce sujet peu reluisant à la lumière du jour, dans son ouvrage L'esclavage au Canada français. Cet ouvrage abondamment cité dans les textes qui traitent de ce sujet , est considéré, encore de nos jours, comme une référence en la matière.



LEXIQUE


Berbères : Groupes d'ethnies de langue sémite de l'Ouest de l'Afrique, ancêtres des Marocains et de la majorité des Algériens. Ils font du commerce, entre autres d'esclaves, partout, de la mer Méditerranée au Golfe de Guinée depuis 2500 ans environ. Ils ont imposé l'Islam et sa civilisation aux peuples Noirs d'Afrique de l'Ouest.

Borgia : Famille aux mœurs particulièrement violentes et dépravées dont le court règne sur le Vatican (1491-1510, approximativement) a été source de grand scandale.

Culture "primitive" : Terme moralement neutre. Culture moins élaborée dans son organisation sociale et ses moyens techniques. Ex. : Culture n'ayant pas l'écriture ou le travail du métal ou la roue, ou à mi-chemin entre le sédentarisme et le nomadisme, ou n'ayant pas encore d'organisation politique autre que la tribu ou la confédération de tribus ou n'ayant pas de pensée philosophique systématique. Ex: Les peuples celtiques et germaniques, dans les premiers siècles; la majorité des Noirs d'Afrique avant l'arrivée des musulmans et des Européens; les Amérindiens avant l'arrivée des Européens.

Chrétiens dissidents : Chrétiens qui rejettent le pseudo Christianisme instauré par les empereurs et les princes et qui veulent revenir au Christianisme des Évangiles. Ces Chrétiens sont à l'origine des idées égalitaires et pacifistes qui ont été adoptées en partie par le monde séculier.

Église anglicane : Église protestante contrôlée par le Roi d'Angleterre. Les dissidents refusent ce système, car il force ses adhérents à "faire dire" à Dieu, ce qui fait l'affaire du roi d'Angleterre. Pour les dissidents, il n'y a qu'un seul Roi : Jésus

Revival : Mot anglais. Mouvement de masse visant le retour au Christianisme des Évangiles. Contrairement aux mouvements dissidents, les Revivals ont une influence sur une plus vaste partie de la société, même sur des gens demeurés incroyants. Ils touchent des gens qui font partie des grandes Églises institutionnelles, même des gens riches. On utilise surtout ce terme pour désigner le Great Awakening qui a frappé les pays germaniques et anglo-saxons, du XVIIe (Revival Piétiste dans l'Église Luthérienne) au XXe siècle (Revival Pentecôtiste d'Asuza Street; Jesus Freaks.)

Pour en savoir plus sur ce sujet, voir ma recherche sur les Revivals et l'égalitarisme.

Aussi : Histoire des ménnonites.

Servage : État socialement inférieur dans lequel un cultivateur n'a pas droit de posséder un lopin de terre en propre et doit cultiver un lopin de terre sur la terre d'un seigneur auquel il doit une partie de sa récolte, des corvées et l'obéissance, en échange du droit de pouvoir rester sur le dit lopin de terre. Ce statut social n'existe pas à proprement parler en Nouvelle France, mais il est assez répandu en Europe, du XIe au XIXe siècles.

"Terra Incognita" : Locution latine. Territoire non exploré ou dont les caractéristiques n'ont pas été indiquées sur un atlas.

Tribal : Adjectif qualificatif se rapportant à la tribu

Tribu : Entité politique primitive formée sur la base d'un ancêtre commun à tous ses membres qui n'y sont pas entrés par adoption ou mariage.



BIBLIOGRAPHIE


1) «La Nouvelle France et ses rivales » de C. Moore dans Histoire générale du Canada

de Craig Brown et al., Ed. Boréal, Montréal, 1988, p.195

2) « Slavery », « Garrettson », « Methodism » et « Awakening » dans Canadian Encyclopedia, par J.H. Marsh et al., Éd. Hurtig, Edmonton, AB, 1988.

3) « Droits, libertés et pluralisme, une longue tradition québécoise » (Titre complaisant qui n'est pas très révélateur du fait que l'opposition à l'esclavage a été un phénomène généralement étranger au monde francophone), de Marcel Trudel, dans Cap-aux-diamants, no 56, hiver 99, p.45-48

4) « De Noirs, point de traces » par Jean Dion, dans Traces, vol. 32, no 2, mars-avr. 94, no 24. (Interview d'un spécialiste de l'histoire des Noirs)

5) Une recherche de l'Académie de Lille en France

6) « Le bon sauvage n'a jamais existé » par Phillipe Jacquin, dans l'Histoire, no 240, fév. 2000 Cliquer « Anciens numéros » et ensuite « No 240 ».

7) « L'inchangeable morale » par André Guindon, dans Relations, no 570, mai 91, p.120-122.

8) Mon histoire de F. Charbonneau et al., Éd. Guérin, Montréal, 1985, p.81

9) « Du VIIIe au XIe siècle à Verdun, capitale du trafic des esclaves », de Philippe Somonnot, dans Nouvelle Économie, 19 mai 2000. Cliquer « 21 siècles d'économie », ensuite « Recherche » et taper « esclaves »

10) The Negro Almanach, de H.A. Ploski et al., Éd. Bellwether, N.Y., 1971, p.1 à 9