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Samizdat

Rôle joué par la notion de science

dans le discours marxiste[1].





La situation historique à la naissance du matérialisme historique

L'époque où est située la naissance et le développement du matérialisme historique, c'est-à-dire le 19e siècle, a été caractérisée par une grande effervescence politique et idéologique. Il m'apparaît important ici de mentionner brièvement quelques faits sur cette période qui a eu une grande influence sur Marx et aussi sur les sciences sociales (ce qui sera discuté plus loin).

Ceux qui ont étudié quelque peu le matérialisme historique savent que trois mouvements ont eu une influence sur la pensée de Marx. Il s'agit des philosophes allemands, des socialistes français et de l'école anglaise d'économie politique. Chacun a contribué de façon particulière à la pensée de Marx, mais l'usage qu'il en a fait lui reste original. Des philosophes allemands tels qu'Hegel et Feuerbach, Marx a surtout tiré une certaine conception de l'histoire et des processus de son évolution. De la part des socialistes utopistes tels que St-Simon, Fourier et Owen, il tira la notion d'une transformation radicale de la société de son époque.

Les économistes classiques tels que Richards et Smith ont donné à Marx une vision bien détaillée du fonctionnement du capitalisme, qui plus tard a pris une place importance dans la grande œuvre théorique de Marx: le Capital.

Il convient d'ajouter que bien que l'apport de chaque tendance citée ici soit importante, Marx a cependant toujours gardé une distance critique face à ces mouvements. Pour ce qui est des philosophes allemands, Marx critiqua leur justification de l'État et leur manque d'attitude révolutionnaire sérieuse, ils se croyaient capable de changer la société par la critique. Chez les socialistes utopiques, Marx s'en est pris à leur manque d'emprise théorique sur les causes de l'exploitation et leur réformisme quelquefois assez naïf. Chez les économistes classiques, Marx s'en est pris à leur justification du fonctionnement du capitalisme, comme s'il dépendait de lois naturelles et immuables qu'il ne faudrait surtout pas déranger. Un courant qui est moins apparent, mais qui parcourt toutes ces trois tendances, c'est la notion du progrès de l'humanité, notion généralement associé de très près avec la confiance dans la Science et la technologie. Dans la section qui suit, j'aimerais traiter ce courant et les influences qu'elle a pu avoir sur Marx et la théorie marxiste par la suite.


La référence à la Science[2] dans le discours marxiste

Chez Marx lui-même la notion de confiance dans l'autorité de la science prend une forme habituellement implicite. On la retrouve par exemple dans la préface au Capital (première édition) ou Marx, en expliquant la présentation et la méthodologie de son œuvre fait appel à la science pour la valider.

En réponse à ces citations il ne me serait pas surprenant de recevoir la boutade "eh bien, Marx n'a pas besoin de la Science pour se défendre." A ceci, je dirais: oui, c'est possible, mais il y a alors un problème qui reste irrésolu, pourquoi Marx fait-il appel à la Science ? Chez Marx, la référence à la science comme validation du discours, bien que présent, est encore modérée, Chez les successeurs de Marx elle est présente aussi et chez certains toute modération a disparu. Voici quelques exemples, les premiers d'Engels et Lénine, ensuite une d'Althusser tiré de l'avertissement du Capital (édition Garnier-Flammarion) et l'autre de M. Harnecker.



Une définition empiriste de la Science?

Parmi les multiples accusations qu'on fait au marxiste, l'épithète de "pseudo-scientifique" est sûrement celle qui soulève le plus de fureur. Bien que je m'apprête ici à traiter quelques points de ce débat, j'aimerais formuler le souhait qu'on ne présume pas trop rapidement de mes conclusions, ça pourrait éviter les malentendus.

Selon la façon d'aborder la question, les définitions de la science peuvent varier assez fortement. Voici une citation d'Althusser qui donne une assez bonne idée de la façon de percevoir ce qu'est la science dans la pensée marxiste en général.

Karl R. PopperKarl Popper, dans son livre The Logic of Scientific Discovery, met en évidence le fait que la science ne nous apporte pas "La Vérité", selon lui elle ne peut rien prouver (de façon définitive). Tout ce que la méthode scientifique peut faire c'est de réfuter une proposition ou une théorie, ainsi il est faux de dire que telle et telle chose a été "prouvée scientifiquement". Voici la définition de la science chez Popper. (1959: 40-41).

Selon la perspective empiriste il apparaît que le marxisme ne peut être qualifié de scientifique, la raison en est assez simple; c'est que la théorie marxiste n'est pas le produit expérimentations empiriques et elle ne peut pas être réfutée par de telles expériences. Quel est donc cette référence à la Science? Je crois qu'une discussion de Robert Fischer sur la relation: Science et scientisme éclairera ce problème. (1971-44)

Même s'il m'apparaît possible d'apercevoir un profond courant scientiste dans la pensée marxiste, j'aimerais mettre beaucoup d'accent sur le fait que ceci n'a rien de particulier au marxisme lui-même. Que l'on se tourne vers les "Sciences sociales", l'on constate à peu près la même tendance. Pourquoi ne pas dire plutôt les études sociales? Il semble que le prestige de la méthode scientifique en sciences naturelles est tellement monté à la tête de certains qu'ils sont victimes de l'illusion que seule la Science (avec un grand S) conduit à "la Vérité'. Maintenant que l'on sait que la science n'est pas possessive de "la Vérité", pourquoi ne pas considérer sa méthode (observation, théorisation et expérimentation) comme un moyen d'acquérir des connaissances parmi tant d'autres? Pour ce qui est des "Sciences sociales", on ne s'est jamais trop préoccupé à suivre la méthode scientifique, pourquoi ne pas laisser tomber les prétentions à faire de la Science?

Dans un article inclus dans le recueil de Lévi-Leblond et Jaubert on met en évidence le fait qu'en général on ne sait pas trop ce qu'est au juste la science. (1975:41)



- La référence à la science: un discours de prestige social ultime?
Autrefois (avant le siècle des "Lumières") il suffisait qu'on nous dise "l'Église ou le Pape dit..." et les questions étaient réglées, maintenant lorsqu'on dit "la science nous indique que..." tous se pressent à obéir aux ordres des scientifiques. Il semblerait que la référence à la science soit devenue le valideur ultime de tout discours officiel au 20e siècle.

Ainsi, il m'apparaît, lorsque j'examine la question de la scientificité ou de la non-scientificité des choses comme le marxisme ou les "Sciences sociales", ce qui me semble être la question la plus fondamentale, ce n'est pas le statut du marxisme ou des "Sciences sociales" par rapport aux Sciences pures, mais plutôt le fait que tous accordent une si grande importance au fait de pouvoir utiliser l'étiquette SCIENCE. A mon avis, cette situation tient beaucoup au contexte historique de la naissance des sciences sociales et du marxisme, c'est-à-dire la période du 19e siècle. Ce siècle a été le témoin de bouleversements politiques et idéologiques particulièrement nombreux.

Charles DarwinParmi ces bouleversements il y a avait un mouvement intellectuel et idéologique important qui était favorable à une rupture avec les façons de penser traditionnelles et visant surtout à briser la mainmise idéologique du christianisme qui à cette époque avait un contrôle quasi-monolithique de l'Europe. Un des éléments nécessaires à cette lutte, était une explication des origines de l'homme qui évitait de faire référence au surnaturel et à Dieu. Cette époque a aussi été caractérisée par le développement d'un grand espoir dans le "progrès", la science avait fait des découvertes passablement impressionnantes, la technologie se développait (grâce souvent à des découvertes d'ouvriers), tout permettait d'entrevoir l'avenir avec optimisme. Étant donné le prestige social qu'accumulait de plus en plus l'institution Science, il n'est pas surprenant qu'on s'y soit tournés pour une explication matérialiste de la vie. En 1859, Darwin publia son œuvre L'Origine des Espèces. Marx a immédiatement reconnu l'importance de ce livre et a rame voulu honorer Darwin en y dédiant le Livre I du Capital, honneur que Darwin a d'ailleurs refusé. Une fois accepté par la société comme oeuvre scientifique le livre de Darwin rendait un service important à Marx, c'est-à-dire qu'il éliminait la possibilité aux gens de se tourner vers la religion et les autres "superstitions" pour trouver des réponses aux questions sur la vie.

Ainsi, à mon avis, pour comprendre la référence à la science qui est faite constamment dans la pensée marxiste et dans les sciences sociales, il est nécessaire de rendre compte du climat idéologique parmi les intellectuels prévalant à l'époque de leur développent, qui, en gros était anti-religieux et positiviste.


Conclusion: Aujourd'hui

Présentement, chez les marxistes la notion de la neutralité des sciences (même dans le domaine de la recherche pure) est de plus en plus contestée. On s'est rendu compte que la science = pouvoir et le pouvoir, on le savait depuis longtemps, n'est jamais neutre. Du côté idéologique par contre assez peu de gens (marxistes ou autres) se rendent compte du rôle de valideur du discours officiel que joue encore l'institution. Il s'agit d'un rôle joué autrefois par l'Église...



BIBLIOGRAPHIE




ALTHUSSER, Louis
Avertissement aux lecteurs du Livre I du Capital

in Capital Garnier-Flammarion 1969, 707 p

ENGELS, Friedrich
Anti-Duhring (trad. E. Bottigelli)

Ed. sociales Paris 1877/1971, 501 p.

FISCHER, Robert
Science, Man and Society

W.B. Saunders Co Philadelphia 1971, 124 p.

HARNECKER, Martha
Les Concepts Élémentaires du Matérialisme Historique

in Contradictions Bruxelles 1974, 258 p.

LENINE
Notre programme

in Lénine: Textes philosophiques Ed. sociales

1978 Paris, 349 p.

LEVY-LEBLOND, J.M. et JAUBERT, A. éds.
(Auto) critique de la science

Seuil Paris 1975, 310 p.

MARX, Karl
Le Capital (trad. J. Roy)

Garnier-Flammarion 1867/1969, 707 p.

PLUM, Werner
Les sciences de la nature et la technique sur la voie de la "révolution industrielle"

Fondation F. Elbert Bonn-Bad Godesberg 1976, 144 p.

POPPER, Karl
The Logic of Scientific Discovery

Univ. of Toronto Press, Toronto 1935/59, 480 p.



[1]- Travail remis dans ;un cours sur le matérialisme historique au département d'anthropologie. en 1980 U. Laval Ste-Foy, Qc. Évidemment c'était à une époque où le marxisme jouissait d'un plus grand prestige qu'actuellement.

[2]- Si dans le cours de cet essai j'ai mis des S majuscules à chaque fois que j'écrivais le mot science, c'était simplement pour piquer le lecteur.