Paul Gosselin (8/8/2026)
Dans l'Éloge de la Folie (1509), Érasme personnifie la Folie et parle en son nom. Si je ne suis pas toujours d'accord avec sa perspective, Érasme n'est PAS ennuyeux à lire. Il manie le sarcasme et l'ironie comme l'épée de d'Artagnan. Un artiste. Dans sa génération, peu de gens ont échappé à ses coups verbaux.
Ceci dit Érasme est fin observateur de la condition humaine, même si souvent il la voit avec les yeux du paganisme gréco-romain + ou – philosophique (très commun chez les penseurs de la Renaissance). Mais quelle ironie de le voir Érasme faire appel à la Raison, à la logique et les preuves, pour vanter la Folie. Par exemple (1509/1963: 30-31)
Je pourrais invoquer à ce sujet le témoignage imposant d'un homme qu'on ne saurait trop louer, de Sophocle, qui a fait de moi ce magnifique éloge: Le plus grand bonheur de la vie consiste en l'absence de la raison. Mais je préfère traiter toute la question en détail. D'abord tout le monde sait que le premier âge de l'homme est sans contredit le plus heureux et le plus choyé. Qu'ont de particulier les enfants, pour que nous les couvrions ainsi de nos baisers, de nos embrassements, de nos caresses, pour que l'ennemi même leur vienne en aide, sinon l'attrait de la Folie?
Quelques lignes plus loin, Érasme ajoute que la folie/démence peut parfois adoucir des caractères rudes (1509/1963: 32)
Aussi, grâce à moi, le vieillard extravague. Mais cet extravagant, mon favori, échappe à tous les maux qui tourmentent le sage. Il est gai partisan de la bouteille. Il ne sent pas le fardeau de la vie qu'un âge plus robuste supporte difficilement. Parfois comme le vieillard de Plaute, il recommence à aimer, et serait bien à plaindre s'il avait son bon sens. Heureux par mes bienfaits, il est agréable à ses amis et bon compagnon.
Mais bon, il arrive aussi que la démence rende hargneux des caractères autrefois généreux et patients... Discutant du stoïcien méprisant toute manifestation d'émotion, Érasme fait la description suivante de ce personnage si méprisant de la folie et de l'irrationnel (1509/1963: 55-56)
Qui ne fuirait avec horreur, à l'égal d'un monstre et d'un spectre, un homme sourd à tous les sentiments de la nature, sans passion aucune, aussi inaccessible à l'amour et à la pitié qu'un caillou ou un marbre, à qui rien n'échappe, qui ne se trompe jamais, qui voit tout avec des yeux de Lyncée, qui mesure tout au cordeau, qui ne pardonne rien, qui n'est content que de lui seul, qui se croit le seul riche, le seul raisonnable, le seul roi, seul libre, en un mot, qui résume tout en lui seul, mais qui est seul de cet avis, qui ne tient pas à être aimé, qui n'aime personne, qui ose narguer les dieux mêmes, qui condamne comme insensé tout ce qui se fait dans la vie et qui s'en moque ? Tel est le portrait de l'animal qui passe pour un sage accompli.
N'est-ce pas étonnant qu'Érasme décrive ici avec autant de précision et de prescience l'Übermensch de Nietzsche ?? Dans une édition anglaise[1] de la Volonté de Puissance, Nietzsche décrit lui-même les traits de caractère de l'Übermensch (Will to Power, books III et IV, 1901/1913)
962. Un grand homme, un homme que la Nature a façonné et créé avec grandeur, qu'est-ce qu'un tel homme ? Premièrement, la cohérence de ses actions est si vaste que, de par son ampleur même, il est difficile de la cerner, et par conséquent, elle induit en erreur ; il est capable d'étendre sa volonté à de longues périodes de sa vie, et de mépriser et de rejeter toutes les petites choses, aussi belles et “ divines ” soient-elles. Deuxièmement, il est plus froid, plus dur, moins prudent et moins soucieux de l'opinion publique ; il ne possède pas les vertus compatibles avec la respectabilité et le respect d'autrui, ni aucune de celles que l'on compte parmi les vertus du troupeau. S'il est incapable de diriger, il marche seul ; il lui arrive alors de grogner contre tout ce qu'il rencontre sur son chemin. Troisièmement, il ne demande pas de cœur compatissant, mais des serviteurs, des instruments ; dans ses relations avec les hommes, son seul but est de les exploiter. Il sait qu'il ne peut se dévoiler à personne : il juge de mauvais goût de se montrer familier ; et, en règle générale, il ne l'est pas, même quand on le croit. Lorsqu'il ne se livre pas à son for intérieur, il porte un masque [d'hypocrisie]. Il préfère mentir que dire la vérité, car le mensonge exige plus d'énergie et de volonté. Il règne en lui une solitude que ni les louanges ni les blâmes ne peuvent atteindre, car il est son propre juge, et nul ne peut se retourner contre lui.*[2]
Mais dans la même veine, Érasme poursuit sa triste description de l'homme sage (toujours, implicitement, le stoïcien) (1509/1963: 65)
Quel est le modèle de la sagesse que vous lui opposerez ? C'est un homme qui a usé toute son enfance et sa jeunesse dans l'étude des sciences, qui a perdu ses plus belles années dans les veilles, dans les soucis, dans les sueurs, qui, pendant toute sa vie, n'a pas goûté le moindre plaisir ; toujours parcimonieux, pauvre, triste, sombre, sévère et dur pour lui-même, odieux et insupportable aux autres, pâle, sec, valétudinaire, chassieux, accablé de vieillesse et d'infirmités avant l'âge, et importe peu à qui n'a jamais vécu. Voilà le portrait du sage.
Discutant des superstitions catholiques, Érasme fait une critique qu'en 2026 on pourrait facilement reprendre et transférer aux superstitions et pénitences écolos dont on fait le marketing au moyen de campagnes de culpabilisation et de la peur de l'enfer du réchauffement global (1509/1963: 73) :
Il faut ranger dans cette catégorie ceux qui nourrissent la folle, mais douce conviction qu'en apercevant par hasard un gigantesque saint Christophhe en bois ou en peinture, ils ne mourront pas dans la journée ; qu'en invoquant la statue de sainte Barbe dans les termes prescrits, ils reviendront d'un combat sain et sauf ; qu'en visitant saint Erasme de certains jours, avec de certains petits cierges et de certaines petites oraisons, ils deviendront bientôt riches. Ils ont fait de saint Georges un second Hercule et un second Hippolyte. Ils parent très religieusement son cheval d'un caparaçon garni de boulles d'or, et, de temps en temps à gagner ses bonnes grâces par de petits présents. Jurer par son casque d'airain est un serment de roi.
Plus loin, Érasme rejoint Martin Luther dans sa critique des indulgences catholiques (1509/1963: 74)
Ainsi, voilà un marchand, un soldat, un juge qui, en jetant une petite pièce de monnaie prise sur tant de rapines, croit effacer d'un seul coup toutes les souillures de sa vie, qui s'imagine que tant de parjures, tant de débauches, tant d'ivressses, tant de disputes, tant de meurtres, tant d'impostures, tant de perfidies, tant de trahisons, seront rachetés comme par un traité, et si bien rachetés qu'il sera libre de recommencer de nouveau la série de ses crimes.
En faisant l'éloge de la folie, Érasme vante les mérites du rire (1509/1963 : 92)
Quintillien, le prince des rhéteurs, n'a-t-il pas composé sur le rire un chapitre plus long que l'Illiade ? Enfin, ils font tant de cas de la folie que, souvent, ce qu'aucun argument ne pourra réfuter, ils l'éludent par un éclat de rire. Douterait-on que la Folie ait le privilège d'exciter le rire par des plaisanteries débitées avec art ?
Je dois avouer devoir exprimer ma dissension à la perspective d'Érasme en notant qu'il serait tout de même utile de ne pas confondre, comme le fait Érasme, folie et rire.
Pourtant si on considère l'humour et le rire, il y a en effet quelque chose de particulièrement humain dans cette capacité. Le sujet me rappelle des lectures sur la vie du chrétien Richard Wurmbrand et le récit de ses quatorze ans de camps de concentration subis sous le régime communiste de Ceaucescu en Roumanie. Au sujet de ses compagnons de prison, Wurmbrand raconte que maltraités, affamés, coupés de leurs êtres chers et tourmentés, certains prisonniers plus fragiles succombaient à la démence. Lorsque les autres prisonniers voyaient poindre les symptômes de la folie chez un camarade, ils disposaient d'un outil thérapeutique étrange pour secourir leur confrère, c'est-à-dire ils lui contaient des blagues. S'ils parvenaient à faire rire le prisonnier affligé, alors la démence était évitée. S'ils n'y parvenaient pas, alors ce prisonnier pouvait sombrer dans l'abîme pour ne plus en sortir. Qu'est-ce que cette étrange faculté de rire au sein d'une réalité parfois atroce et abominable ? Face à une réalité brutale, qui se moque de tout espoir ? D'une certaine manière, s'agit-il d'une forme primitive, émotive ou instinctive de la foi ? Dieu le sait...[3] Il semble bien que le concept du rire comme outil thérapeutique ait effleuré la pensée de la politicologue Juive Hannah Arendt. Réfléchissant sur le sort d'une intellectuelle réfugiée[4] Juive pendant les années 1930-40, elle observa (1992 : 29)
As you see, I haven't become respectable in any way. I'm more than ever of the opinion that a decent human existence is possible today only on the fringes of society, where one then runs the risk of starving or being stoned to death. In these circumstances, a sense of humour is a great help.
La prochaine cible d'Érasme ce sont les auteurs de livres et leurs carrières débiles et leurs vains espoirs (1509/1963 : 92)...
De même farine sont les Écrivains, aspirant à une renommée immortelle par la publication de leurs livres. Tous me doivent énormément, ceux surtout qui griffonnent sur le papier de pures balivernes. Quant à ceux qui soumettent leur érudition au jugement d'un petit nombre de savants et qui ne récusent ni Persius ni Lélius, ils me semblent beaucoup plus misérables qu'heureux, vu la torture sans fin qu'ils s'imposent. Ils ajoutent, changent, suppriment, abandonnent, reprennent, reforgent, consultent sur leur travail, le gardent neuf ans, ne se satisfont jamais ; et la gloire, futile récompense que peu reçoivent, ils la payent singulièrement aux dépens du sommeil, ce bien suprême, et par tant de sacrifices, de sueurs et de tracas. Ajoutons la perte de la santé et de la beauté, l'ophtalmie et même la cécité, la pauvreté, les envieux, la privation de tout plaisir, la précoce vieillesse, la mort prématurée et beaucoup d'autres misères. Par cette continuité de sacrifices, notre savant ne croit pas acheter trop cher l'approbation que lui marchande tel ou tel cacochyme.
Plus loin, Érasme a des propos savoureux pour une cible de choix, les philosophes (1509/1963: 95-96)
Après eux viennent les philosophes, vénérables par leur barbe et leur manteau, qui se disent les seuls sages, et comparent le reste des mortels à des ombres qui voltigent. Quel suave délire quand ils bâtissent des mondes innombrables, qu'ils mesurent, comme avec le pouce ou avec un fil, le soleil, la lune, les étoiles, les sphères ; qu'ils expliquent les causes du tonnerre, des vents, des éclipses et autres phénomènes inexplicables, sans la moindre hésitation ! Ne dirait-on pas qu'ils sont les secrétaires de l'architecte du monde et qu'ils nous arrivent du conseil des dieux ? En attendant, la nature se moque joliment d'eux et de leurs conjectures. En effet, ils ne savent rien de certain ; les disputes interminables qu'ils soulèvent entre eux sur chaque point en sont une preuve évidente.
Dans les derniers chapitres de l'Éloge, Érasme cible le clergé et des questions théologiques. Il ne faut pas s'en étonner, car à l'époque l'éducation était aux mains de l'église. Il en résultait qu'au 16e siècle tous ceux qui avaient une éducation poussée avaient quelques notions de théologie et de la Bible. Il en est de même de Thomas Hobbes dans sont traité de sciences politiques, le Lévathien (1640) un ouvrage publié pourtant plus de cent ans après l'Éloge. Il en est de même avec les Pensées de Blaise Pascal, publiés en 1670. Il en est aussi de même avec le physicien Isaac Newton (1642-1727) qui, dans son œuvre scientifique la plus importante, la Principia mathematica, Newton a ajouté à son étude de la gravité et de la mécanique céleste ces commentaires:
Ce système d'une beauté d'extraordinaire du soleil, des planètes et des comètes, ne saurait procéder que du conseil et de la domination d'un Être intelligent et puissant, c'est-à-dire un Maître céleste qui gouverne tout comme souverain de l'univers. Nous sommes étonnés en raison de sa perfection. Contemplant son pouvoir illimité nous l'honorons et nous prosternons devant lui. De la nécessité physique aveugle, ce qui est toujours et partout la même, aucune variété liée au temps ou à l'espace ne saurait évoluer, et toute la variété des objets créés représentant l'ordre et la vie dans l'univers ne saurait survenir que par le raisonnement et la volonté de son Créateur original, que j'appelle le Seigneur Dieu.
Touchant Érasme, le philosophe américain Francis Schaeffer observa (1976/2000 :41)
Érasme, né vers 1469 à Rotterdam et mort à Bâle en 1536, est le représentant le plus illustre de ce nouvel humanisme. Néanmoins, en publiant, en 1516, une édition du Nouveau Testament en grec original et en encourageant, dans sa préface, la traduction du Nouveau Testament dans toutes les langues vulgaires, il apportera une aide des plus précieuses aux réformateurs. Bien que qualifiée d'humanisme chrétien, la conception qu'Érasme avait du christianisme n'était cependant pas toujours fidèle à la Bible. Érasme et ses disciples préconisaient une réforme limitée de l'Église, à l'inverse des réformateurs, qui désiraient revenir à l'Église des origines, avec sa marque distinctive, le respect de la seule autorité de la Bible. Ainsi, la rupture était consommée entre Farel et Érasme. Tout en présentant des différences entre elles, les diverses familles de la Réformation du XVIe siècle ont constitué un système – une unité – contrastant avec l'humanisme qui s'était infiltré dans l'Église et dans la pensée d'Érasme.
Évidemment si Érasme préconisait une réforme limitée de l'Église, c'était décidément une stratégie qui protégeait son confort, car dans le contexte de sa génération, couper de manière définitive avec Rome comportait des risques graves, des risques que peu acceptaient de courir.
Si dans ce texte Érasme raille de manière assez sèche l'Église, on peut penser qu'aujourd'hui ces mêmes critiques s'appliqueraient avec autant de justesse aux élites postmodernes que l'on retrouve dans les universités, en politique ou dans ce qu'on appel les “grands médias”, car manifestement dans cette génération ce sont eux qui s'arrogent du droit de faire la morale au peuple...
Voici une anecdote pour les fans de CS Lewis...
Au cours de ma lecture de l'Éloge, je suis tombé sur un passage où Érasme semble citer de vieux proverbes. Voici le texte:
“ Les sages ressemblent à des singes sous le pourpre et à des ânes sous la peau du lion.” (p. 24)
Étrangement, je n'ai pas trouvé cette citation dans plusieurs traductions anglaises de l'Éloge de la Folie d'Érasme. Apparemment, les traductions de cet ouvrage à partir du latin original varient considérablement.
Quoi qu'il en soit, on peut se demander si CS Lewis ait repris cette citation pour créer les personnages principaux de La Dernière Bataille/The Last Battle qui fait partie de la série des Chroniques de Narnia. Évidemment dès le début du roman de La Dernière Bataille, on fait connaissance avec Shift le singe et Puzzle l'âne. En effet, dans ce roman, le singe se met à porter des vêtements somptueux et l'âne se voit forcé de porter une peau de lion...
La citation d'Érasme n'est peut-être pas entièrement originale, car les Fables d'Ésope regorgent d'histoires mettant en scène des animaux...
ARENDT, Hannah; JASPERS, Karl (1992) Hannah Arendt Karl Jaspers: Correspondence, 1926-1969. (editors: Lotte Kohler & Han Saner; trans. Robert & Rita Kimber) Harcourt Brace Jovanovich New York 821 p.
ÉRASME (1509/1963) Éloge de la folie. (traduction: Victor Develay) Nouvel Office d'Édition Paris (coll. Poche Club) 182 p.
NEWTON, Isaac (1687) Principia mathematica.
NIETZSCHE, Friedrich (1901/1913) Will to Power: An Attempted Transvaluation of All Values. vol. II. [Translator:, Anthony M. Ludovici] TN Foulis London xx-432 p.
SCHAEFFER, Francis A. (1976/2000) L'héritage du christianisme face au XXIe siècle. Editions La Maison de la Bible/Samizdat
[1] - Si le fragment qui suit ne paraît pas dans plusieurs éditions françaises de Nietzsche, c'est qu'il y a un large débat au sujet de cette œuvre posthume de Nietzsche. Plusieurs érudits francophones nient une part très large des fragments publiés sous le titre Volonté de Puissance. Possiblement dans le but de protéger Nietzsche de lui-même, ou du moins protéger une certaine image de Nietzsche ??
[2] - Cette citation est traduite de l'édition anglaise. Voici le texte anglais :
962. A great man, —a man whom Nature has built up and invented in a grand style, —What is such a man? First, in his general course of action his consistency is so broad that owing to its very breadth it can be surveyed only with difficulty, and consequently misleads; he possesses the capacity of extending his will over great stretches of his life, and of despising and rejecting all small things, whatever most beautiful and "divine" things of the world there may be among them. Secondly he is colder, harder, less cautious and more free from the fear of "public opinion"; he does not possess the virtues which are compatible with respectability and with being respected, nor any of those things which are counted among the "virtues of the herd." If he is unable to lead, he walks alone; he may then perchance grunt at many things which he meets on his way. Thirdly, he asks for no "compassionate" heart, but servants, instruments; in his dealings with men his one aim is to make something out of them. He knows that he cannot reveal himself to anybody: he thinks it bad taste to become familiar; and as a rule he is not familiar when people think he is. When he is not talking to his soul, he wears a mask [of hypocrisy - PG]. He would rather lie than tell the truth, because lying requires more spirit and will. There is a loneliness within his heart which neither praise nor blame can reach, because he is his own judge from whom is no appeal.”
[3] - La note qui précède sur le rire est tirée de mon livre sur la culture et les arts, Hors du ghetto (2003).
[4] - Arendt avait dû fuire l'Allemagne nazi en 1933 et la France occupée en 1941.