Paul Gosselin (17/8/2026)
Dès le début de l'Apologie de Socrate (pp. 32-33), il y a quelque ironie dans le fait que Socrate fait le tour de la ville d'Athènes cherchant à prouver qu'il est plus sage que tous les autres Athéniens. Pourtant un homme aussi sage devrait comprendre sans difficulté qu'un tel comportement aura tôt fait de se faire bien des ennemis... Voici un échantillon de l'humilité de Socrate (360 av. JC/1965 : 42-43)
Aussi, Athéniens, ce n'est pas, comme on pourrait le croire, pour l'amour de moi que je me défends à présent, il s'en faut de beaucoup ; c'est pour l'amour de vous; car je crains qu'en me condamnant vous n'offensiez le dieu dans le présent qu'il vous a fait. Si en effet, vous me faites mourir, vous ne trouverez pas facilement un autre homme qui, comme moi, ait été littéralement, si ridicule que le mot puisse paraître, attaché à la ville par le dieu, comme un taon à un cheval grand et généreux, mais que sa grandeur même alourdit et qui a besoin d'étre aiguillonné. C'est ainsi, je crois, que le dieu m'a attaché à la ville : je suis le taon qui, de tout le jour, ne cesse jamais de vous réveiller, de vous conseiller, de morigéner chacun de vous et que vous trouvez partout, posé près de vous. Un homme comme moi, juges, vous ne le retrouverez pas facilement et, si vous m'en croyez, vous m'épargnerez. Mais peut-être, impatientés comme des gens assoupis qu'on réveille, me donnerez- vous une tape, et, dociles aux excitations d'Anytos, me tuerez-vous sans plus de réflexion ; aprés quoi vous pourrez passer le reste de votre vie à dormir, à moins que le dieu, prenant souci de vous, ne vous envoie quelqu'un pour me suppléer.
Tel que Platon nous le présente, Socrate se voit comme une autorité morale absolue... En quelque sorte, le pape (infaillible) des philosophes. Lors de son procès, tandis que les amis de Socrate tentent de persuader Socrate de s'enfuir et éviter sa condamnation à mort, lui rejette cette proposition en affirmant qu'il FAUT se soumettre à la Loi, et que finalement, il faut se soumettre à l'État qui est le gestionnaire de la Loi. (360 av. JC/1965 : 75)
Voyons, qu'as-tu à reprocher à nous et à l'État pour entreprendre de nous détruire ? Tout d'abord, n'est-ce pas à nous que tu dois la vie et n'est-ce pas sous nos auspices que ton père a épousé ta mère et t'a engendré ? Parle donc : as-tu quelque chose à redire à celles d'entre nous qui règlent les mariages ? les trouves-tu mauvaises ? — Je n'ai rien à y reprendre, dirais-je. — Et à celles qui président à l'élevage de l'enfant et à son éducation, éducation que tu as reçue comme les autres ? Avaient-elles tort, celles de nous qui en sont chargées, de prescrire à ton père de t'instruire dans la musique et la gymnastique ? — Elles avaient raison, dirais-je. — Bien. Mais après que tu es né, que tu as été élevé, que tu as été instruit, oserais-tu soutenir d'abord que tu n'es pas notre enfant et notre esclave, toi et tes ascendants ? (...) Qu'est-ce donc que ta sagesse, si tu ne sais pas que la patrie est plus précieuse, plus respectable, plus sacrée qu'une mère, qu'un père et que tous les ancêtres, et qu'elle tient un plus haut rang chez les dieux et chez les hommes sensés ; qu'il faut avoir pour elle, quand elle est en colère, plus de vénération, de soumission et d'égards que pour un père, et, dans ce cas, ou la ramener par la persuasion ou faire ce qu'elle ordonne et souffrir en silence ce qu'elle vous ordonne de souffrir, se laisser frapper ou enchaîner ou conduire à la guerre pour y être blessé ou tué ; qu'il faut faire tout cela parce que la justice le veut ainsi ; qu'on ne doit ni céder, ni reculer, ni abandonner son poste, mais qu'à la guerre, au tribunal et partout il faut faire ce qu'ordonnent l'État et la patrie, sinon la faire changer d'idée par des moyens qu'autorise la loi ? Quant à la violence, si elle est impie à l'égard d'une mère ou d'un père, elle l'est bien davantage encore envers la patrie. ” Que répondrons-nous à cela, Criton ? que les lois disent la vérité ou non ?
Il y a une ironie profonde dans le fait que Socrate passe son temps à remettre en question le comportement et les attitudes de ses concitoyens, mais devant l'État, il prêche une soumission totale et servile. Si Socrate est pris au piège par une telle logique, c'est qu'il semble bien que ce soit là le terminus de sa quête de vérité. L'État est donc érigé en Vérité... Dès lors, Socrate s'y cramponne comme son unique bouée de sauvetage. On est très loin du principe du Nouveau Testament qui relativise l'autorité de l'État en observant “ Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. ” (Actes 5: 29). Principe qui s'applique lorsqu'il y a conflit entre la Loi de Dieu et la Loi des hommes. Et le principe revient aussi chez les prophètes de l'Ancien Testament lorsque des dirigeants politiques exigent l'adoration comme s'ils étaient des dieux ou imposent un culte d'idoles. C'est ce qui explique pourquoi les premiers chrétiens étaient perçus comme antipatriotiques tandis qu'ils refusaient de verser une pincée d'encens à la divinité de César.
Étant donné le fait étrange[1] que la théorie de la terre plate trouve encore des preneurs en 2026, voici une note qui démontre que les Grecs anciens (avant Jésus-Christ) croyaient déjà que la terre est ronde. Dans le Phédon, où Platon relate les dernières conversations de Socrate avec ses disciples, juste avant son exécution (par ingestion de la ciguë) on rencontre la citation ci-dessous, qui affirme clairement que Socrate croyait que la Terre était ronde (360 av. JC/1965 :170) :
— Eh bien donc, reprit-il, je suis persuadé pour ma part que tout d'abord, si la terre est de forme sphérique et placée au milieu du ciel, elle n'a besoin, pour ne pas tomber, ni d'air ni d'aucune autre pression du même genre, mais que l'homogénéité parfaite du ciel seul et l'équilibre de la terre seule suffisent à la maintenir ; car une chose en équilibre, placée au milieu d'un élément homogène, ne pourra ni peu ni prou pencher d'aucun côté et dans cette situation, elle restera fixe. Voilà, ajouta-t-il, le premier point dont je suis convaincu.
Une filière d'influence juive?
On a longtemps prétendu que les allusions de Socrate à “ le dieu ” (et aussi chez Platon), un concept vaguement monothéiste, aient étés dû à quelque influence du Judaïsme. Dans le Phédon, qui fait partie de ce volume, Socrate offre quelques éléments de définition à son concept, cette entité qu'il nomme “ le dieu ” (360 av. JC/1965 : 155)
XLVI. – Mais un jour, ayant entendu quelqu'un lire dans un livre, dont l'auteur était, disait-il, Anaxagore, que c'est l'esprit qui est l'organisateur et la cause de toutes choses, l'idée de cette cause me ravit et me sembla qu'il était en quelque sorte parfait que l'esprit fut la cause de tout.
Ainsi, on peut au moins affirmer que “ le dieu ” de Socrate est Créateur. Si j'ai lu bon nombre d'oeuvres de philosophie,[2] je suis d'avis qu'un lien entre la philosophie grecque et la pensée hébraïque sur la question du monothéisme est tout à fait possible. À l'époque de l'exil babylonien, bon nombre de Juifs ont été déportés comme esclaves tout autour de la Méditerranée. Évidemment la Grèce est un point d'arrêt important sur ce circuit commercial méditerranéen (dirigé à l'époque par les Phéniciens).
Voici le point crucial : chez Socrate, on observe un changement soudain et inexplicable, passant de la conception polythéiste grecque traditionnelle à une forme de monothéisme (et à un Dieu Créateur). C'est peut-être la raison pour laquelle, lors de son procès, Socrate a pu être accusé d'athéisme, c'est-à-dire rejetant les divinités grecques traditionnelles, le polythéisme. Il semble que les accusateurs de Socrate aient fait l'équation suivante : monothéisme = rejet du polythéisme (et du panthéon grec). Bien que Socrate n'ait manifestement pas osé aller aussi loin que rejeter ouvertement les divinités du panthéon grec, il semble du moins que ses accusateurs aient fait cette déduction.
Je ne serais pas du tout surpris si, en réalité, derrière le rejet (ou relativisation) du polythéisme par Socrate, se cachait un esclave juif qui l'avait informé des conceptions juives de Dieu. Il est possible que les Grecs aient vu une scène semblable à l'histoire de Naaman le Syrien dans le deuxième livre des Rois, chapitre 5, mais sans le miracle de guérison. Bien sûr, un philosophe grec de cette époque aurait été trop fier pour admettre qu'il tenait ses idées monothéistes d'un “ esclave barbare ”... Un tel aveu aurait rendu la diffusion de ses idées encore plus difficile...
S'il était probablement vain de s'attendre à découvrir une preuve directe de l'influence juive sur Socrate, par exemple, il existe tout de même des preuves de la présence juive dans la Grèce antique. Wikipédia mentionne la présence, non pas d'esclaves juifs, mais bien de communautés juives en Grèce.
Les Juifs en Grèce sont présents dans ce pays depuis au moins le VIe siècle av. J.-C. Les plus anciens membres de cette communauté sont les Romaniotes, également appelés les juifs grecs de langue yévanique et suivant le Talmud de Jérusalem.
Ainsi ces communautés de Juifs vivant en Grèce antique étaient des hommes libres qui pouvaient facilement entretenir des conversations d'homme à homme avec leurs voisins grecs. Des conversations comparables d'ailleurs à celle de l'Apôtre Paul à l'Aréopage, qui est relaté au livre des Actes (17 : 16-34). Si en effet, les Juifs étaient présents dans la Grèce antique dès le VIe siècle comme le prétends Wiki, cela précède Socrate, qui est du Ve siècle av. JC. La page wiki anglaise sur la présence juive en Grèce antique ajoute quelques détails supplémentaires
One of the earliest pieces of evidence for Jewish presence on the Greek mainland comes from Oropus in Boeotia, dating to around 300–250 BC. A manumission inscription found at the Amphiareion records the freeing of a slave named Moschos, whose father was identified as a Jew. Moschos participated in Greek religious incubation practices and invoked the names of Greek deities; yet, he affirmed his Jewish identity in the inscription. In the mid-2nd century BCE, inscriptions from Delphi mention the emancipation of several Jewish slaves, including a man identified simply as "Ioudaios" (Greek for "Jew") and a woman named Antigona and her two daughters. The latter family is described in the records as belonging to "the race (genos) of the Jews". It has been suggested that they may have been prisoners of war taken during the wars of the Maccabees.
Enfin, il faut noter que l'hypothèse d'une filière d'influence juive sur les philosophes de la Grèce antique sera inévitablement contestée par les dévôts des Lumières et penseurs postmodernes. À leur avis, les Juifs n'ont jamais pondu un truc original...
Socrate et la science...
Évidemment tous les philosophes grecs, dont Socrate et Platon, s'intéressent au monde naturel, mais leurs présupposés ont constitué un facteur limitant l'acquisition de connaissances. Il y a bien des années, l'historien de la science Stanley L. Jaki, dans son œuvre magistral Science and Creation (1974), observa que chez les Grecs anciens, malgré leur intelligence, leur philosophie, avec son mépris du monde matériel, érigeait un obstacle devant à l'exploration systématique du monde empirique. Mais dans le monde judéo-chrétien, cette étude du monde prendra la forme de la méthode expérimentale. Dans ce texte de Platon (le Phédon spécifiquement), le mépris du monde matériel chez Socrate[3] l'amène à exprimer, à plusieurs reprises, l'avis que le corps est un obstacle à la connaissance véritable (attitude finalement anti-scientifique) (360 av. JC/1965 : 133)
XXVII. – Ne disions-nous pas aussi tantôt que, lorsque l'âme se sert du corps pour considérer quelque objet, soit par la vue, soir par l'ouïe, soit par quelque autre sens, car c'est se servir du corps que d'examiner quelque chose avec un sens, elle est alors attirée par le corps, vers ce qui change ; elle s'égare elle-même, se trouble, est en proie au vertige, comme si elle était ivre, par qu'elle est en contact avec des choses qui sont en cet état ?
Et toujours dans le Phédon , Socrate observe (360 av. JC/1965 : 158)
XLVIII. – Quand je fus las d'étudier les choses, reprit Socrate, je crus devoir prendre garde à ne pas éprouver ce qui arrive à ceux qui regardent et observent le soleil pendant une éclipse ; car ils perdent quelquefois la vue s'ils ne regardent pas son image dans l'eau ou dans un milieu semblable. L'idée d'un tel accident me vient à l'esprit et je craignis que mon âme ne devînt complètement aveugle, si je regardais les choses avec mes yeux et si j'essayais de les saisir avec un de mes sens.
Ailleurs, Socrate revient à nouveau sur ce mépris du corps (360 av. JC/1965 : 115-116)
Nous n'aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu'après notre mort, ainsi que notre raisonnement le prouve, mais pendant notre vie, non pas. Si en effet il est impossible, pendant que nous sommes avec le corps, de rien connaître purement, de deux choses l'une : ou bien cette connaissance nous est absolument interdite, ou nous l'obtiendrons après la mort ; car alors l'âme sera seule elle-même, sans le corps, mais auparavant, non pas. Tant que nous serons en vie, le meilleur moyen, semble-t-il, d'approcher de la connaissance, c'est de n'avoir, autant que possible, aucun commerce ni communion avec le corps, sauf en cas d'absolue nécessité, de ne point nous laisser contaminer de sa nature, et de rester purs de ses souillures, jusqu'à ce que Dieu nous en délivre. Quand nous nous serons ainsi purifiés, en nous débarrassant de la folie du corps, nous serons vraisemblablement en contact avec les choses pures et nous connaîtrons par nous-mêmes tout ce qui est sans mélange, et c'est en cela sûrement que consiste le vrai ; pour l'impur, il ne lui est pas permis d'atteindre le pur.
Évidemment le prestige de la pensée de Socrate et de Platon aura, au cours des siècles, une influence profonde en Occident, même chez les chrétiens où il contribuera des courants de pensée ascétiques et le monachisme.
Jaki, Stanley M. (1974/1986) Science and Creation: From eternal cycles to an oscillating universe. Scottish Academic Press Edinburgh, London 377 p.
Myers, Ellen (1987/2002) Création et science: l'œuvre de Stanley L. Jaki. Samizdat
Platon (-360/1965) Apologie de Socrate, Criton-Phédon. (no. 75 traduction: Emile Chambry) GF-Flammarion Paris 187 p.
[1] - Pourtant un billet d'avion autour du monde, ainsi qu'une bousolle, pour vérifier la direction du trajet, suffisent pour réfuter la théorie...
[2] - Bien que ma formation universitaire soit en anthropologie sociale, spécialisée dans les visions du monde modernes.
[3] - Et Platon reprendra et diffusera ces attitudes.