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Samizdat

Théorie de la dictature :
un compte rendu.






Théorie de la dictature - Michel OnfrayPaul Gosselin[1] (2019)

Dès le premier chapitre de Théorie de la dictature, il est TRES clair qu'Onfray n'est PAS un grand fan de la Communauté Européenne... Dans ce chapitre, il grafigne à fond les classes politiques et intellos françaises, mais la majorité du livre est dévoué à une longue méditation/paraphrase commentée[2] de deux romans par George Orwell (soit 1984 et La Ferme des animaux) où le thème central c’est la dictature. Il faut avouer que pour ceux qui ont lu Orwell, cela devient quelque peu ennuyeux. Il reste que faire le procès des dictatures du 20e siècle (et de ceux qui les ont appuyés) est trop facile comme thématique (« défoncer des portes ouvertes », comme disent les québécois), car les dictatures du 20e siècle (nazisme et communisme) sont mortes et enterrées. Par contre des individus, tels que Soljénitsyne ou Orwell, qui ont effectivement critiqué ces régimes totalitaires tandis qu’ils étaient au sommet de leur pouvoir idéologique et militaire, ont dû faire preuve d’un courage moral et intellectuel inouï. Ceci dit, Onfray dissèque avec beaucoup de justesse l’œuvre d’Orwell et ses spéculations sur les parallèles entre le récit et l’histoire me semblent plausibles, mais bon, Orwell n’est plus là pour trancher la question et nous donner son avis.

Et s’il y a des parallèles à faire entre les dictatures du 20e siècle et le système idéologico-politique du 21e, Onfray a raison de souligner une différence fondamentale, soit la capacité du système actuel de ficher l’individu, c'est-à-dire de le cerner de tous côtés. Onfray observe (2019 : 190) :

La liberté est rétrécie comme peau de chagrin. Nous sommes dans une société surveillée où la parole, la présence, l'expression, la pensée, les idées, le déplacement sont traçables et repérables. De sorte que toutes les informations engrangées permettent l'instruction d'un dossier à destination du tribunal de la pensée.

Et à mon avis Onfray a également raison de faire de l’ironie au sujet du caractère profondément pathétique et (très largement) auto-infligé de cette situation (2019 : 192) :

Cette surveillance est la plus aboutie qui soit, car aucun régime totalitaire n'aurait pu espérer mieux qu'un sujet qui, narcissisme et égotisme obligent, se fait l'indicateur de lui-même avec jubilation, satisfaction, ravissement et allégresse ! Térence avait théorisé l'Heautontimoroumenos dans une pièce homonyme, Baudelaire en avait fait un poème sublime, l'individu postmoderne l'incarne: bourreau et victime de lui même, marteau et enclume de soi, plaie et couteau de sa propre chair, soufflet et joue de lui, membres et roue, cette logique atteint son raffinement avec l'avènement de l'informatique et de la connectique.

Il faut se rendre compte qu’on a dépassé la réalité qu’avait imaginé Orwell dans 1984, sauf que (pour le moment) on ne la sent pas comme oppressive. Voici une question (pas très rigolote) sur laquelle on peut méditer : Qu’auraient fait avec toute cette information sur l’individu, des régimes tels que le IIIe Reich sous Hitler ou encore l’URSS sous Staline ?

S’il est clair qu’Onfray a de sérieuses réserves quant à la direction que prend l’Occident dit progressiste (ou postmoderne), il est décevant que son analyse n’aille pas aux sources idéologiques de ce nouveau système idéologico-politique qui se pointe tranquillement le nez. Les protestations d’Onfray contre la dévaluation de l’écrit en Occident ne sont pas sans rappeler celles de Jacques Ellul dans La Parole humiliée (1981). Il est clair aussi qu’Onfray n’endosse pas le djihad sexuel progressiste et prend ses distances par rapport au rejet du concept de vérité par les postmodernes. Le relativisme tous azimuts, non merci. Mais ceci pose la question : à quel concept de vérité adhère Onfray ? D’où la tire-t-il ? S’il ne peut répondre[3], alors se peut-il que sa réaction au progressisme ne soit qu’émotive ??

Touchant la dictature de manière générale, je pense utile de dresser un contraste entre dictatures coercitives et dictatures manipulatives. Le 20e siècle a mis à l’avant-plan des dictatures coercitives, notamment le communisme sous Staline et le nazisme sous Hitler. Et si nous voyons encore un vestige de ce type de dictature coercitive avec le régime communiste en Chine, il y a lieu de penser que le 21e siècle est désormais massivement sous le pouvoir de régimes manipulatives.

Au 20e siècle, les idéologies modernes, le nazisme et le communisme, ont exploité à fond des moyens brutaux et coercitifs pour imposer leur système de croyances et pour faire fléchir l’opposition. Mais les élites postmodernes en Occident ont tiré une leçon importante de cette expérience. Ils ont constaté que les méthodes brutales et coercitives jettent les cartes sur table et vous attirent des ennemis déterminés. La situation devient alors trop claire pour toutes les parties concernées. Ainsi nos élites postmodernes ont mis de côté la violence ouverte et s’appuient avant tout sur les mesures administratives anonymes et la manipulation de la pensée (médias et système d’éducation). Ils sont bien plus subtils, plus marketing que les nazis ne l'ont jamais été.

Par ailleurs je pense qu’il faut faire un contraste additionnel entre dictatures coercitives et dictatures manipulatives. Dans les dictatures coercitives du 20e siècle presque TOUT le pouvoir est concentré dans l’État. Dans le cas des dictatures manipulatives postodernes on brouille les cartes et ce n’est plus le cas, car à mon avis le pouvoir n’est plus centralisé, mais diffusé dans plusieurs grandes institutions, qui pour le moment se contentent de faire de la collection massive de données personnelles et surveiller les masses et (lorsque l’occasion se présente) pousser discrètement les opinions dans une certaine direction... À ce titre on peut penser à Google/Android, Amazon, FaceBook, Twitter, etc...

Chose curieuse, la prophétie émise par le romancier Aldous Huxley s'applique à merveille à nos élites et expose leur caractère fondamentalement anti-démocratique (1958/1990 : 144):

Sous l'impitoyable poussée d'une surpopulation qui s'accélère, d'une organisation dont les excès vont s'aggravant et par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques — élections, parlements, hautes cours de justice — demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusés et de tous les éditoriaux — mais une démocratie, une liberté au sens strictement pickwickien du terme.

À ce titre, on n'a qu'à penser au Québec à toutes ses consultations populaires, ses États-généraux qui permettent à la population de « s'exprimer » sur des questions telles que les accommodements raisonnables, les écoles confessionnelles et les cours de religion pour ensuite voir nos élites bureaucratiques (non élues) faire ce qu'ils avaient décidé bien longtemps auparavant.... On est en plein dans l’illusion du monde pickwickien prévu par Huxley...

Pour ce qui est du renoncement des moyens coercitifs (violence, brutalité et menace physique) par nos élites occidentaux, je pense qu’il faut noter qu’il ne s’agit que d’un renoncement stratégique et non pas un renoncement par principe, c'est-à-dire que pour le moment les méthodes manipulatrices leur semblent assez efficaces pour parvenir à leurs objectifs de transformation sociale... Onfray a raison de signaler que le système progressiste ne propose aucun frein à la haine. Comme on le voit dans le mouvement Antifa[4], nos élites postmodernes démontrent qu'ils sont maintenant prêts à jouer de l’intimidation et supprimer le droit de parole des autres par des moyens de plus en plus coercitifs. Mais il est utile de noter que puisque le mouvement Antifa n’est pas un organe d’État, nos élites peuvent s’en dissocier aisément lorsque le besoin de se fait sentir et que les choses dérapent trop… Fort commode. Une manière succincte d'exprimer ce contraste entre dictatures coercitives et dictatures manipulatives serait d'affirmer que le système postmoderne soigne davantage son image et qu'il est, à la fin, plus hypocrite dans son comportement que ne l'étaient les régimes coercitives du 20e siècle. Autre caractéristique, le système postmoderne masque son pouvoir derrière une brume institutionnelle, sans siège de pouvoir centralisé.

Il est utile de prendre conscience que si les dictatures manipulatives postmodernes de l’Occident du 21e siècle mettent de côté la coercition, c’est n’est PAS par un principe moral bien fondé, mais uniquement par un opportunisme stratégique. RIEN dans le système de croyances postmoderne n’exclut l’usage de la coercition ou de l’oppression. Si un jour nos élites postmodernes déterminent qu’ils sont prêts des buts sociaux ou politiques qu’ils se sont fixé alors là les masques risquent de tomber et on fera alors appel à la force sans le moindre remords de conscience... Les opposants l’auront mérité après tout…




Références


GOSSELIN, Paul  (2008) Quel est le système de croyances dominant  au XXIe siècle? (Samizdat)

GOSSELIN, Paul (2009) Éthique et culture religieuse: la nouvelle religion d'État au Québec. (Samizdat)

HUXLEY, Aldous (1958/1990) Retour au meilleur des mondes. Plon [Paris] 155 p.

ONFRAY, Michel (2019) Théorie de la dictature. Robert Laffont, Paris 230 p.

ORWELL, George (1945) Animal Farm. (Canadian public domain text)

Ressource

Le club des paranos : Dossier de presse sur l'érosion de la vie privée au 21e siècle. (Samizdat)



[2]  - Accompagné d’un système de références quelque peu déroutant, c'est-à-dire des indices de notes en bas de page qui n’en sont pas…

[3] - On peut supposer tout de même qu’Onfray se situe à quelque part dans le cadre du système de croyances modernes, issue des Lumières, du moins ce qu’il en reste...

[4] - Dont le comportement est comparable à celui des chemises brunes (SA) des Nazis.