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Samizdat

Francis Schaeffer,
une vie, une pensée[1].





Pierre Berthoud

Francis Schaeffer Francis Schaeffer est décédé à Rochester (États-Unis), le 15 mai 1984, des suites d'un cancer contre lequel il a lutté pendant sept ans. Issu des milieux presbytériens évangéliques américains, il a eu un rayonnement qui a largement dépassé l'horizon du monde anglo-saxon, comme en témoigne la traduction de ses ouvrages en plusieurs langues. Nombreux sont ceux que son enseignement a touché. Son approche du christianisme appelle à un retournement total, car elle s'adresse à l'homme tout entier. Aucune rupture n'est admise entre le spirituel, l'intellectuel et le psychologique.

Si la vérité de Dieu interpelle et transforme tout l'être, elle éclaire aussi l'ensemble de la réalité créée ainsi que la cité des hommes. En fait, la pensée de F. Schaeffer se situe dans la mouvance réformée dont la philosophie a ce caractère englobant. Cependant, de par la souplesse de son approche, son audience s'est étendue à des milieux ecclésiastiques très variés. Il avait la confiance des «évangéliques» qui voyaient en lui un homme reconnaissant l'autorité et l'inerrance des Ecritures, et qui adhérait à la doctrine des apôtres. La force de ses convictions, son ouverture et sa culture suscitaient, par ailleurs, le respect de ses «adversaires». Avec son départ, l'Église perd un homme qui avait le sens de la vérité et la persuasion de l'amour qui se donne sans compter.

F. Schaeffer est né à Germantown (Philadephie), en 1912, et a grandi dans un milieu familial ouvrier très modeste; rien ne le prédisposait à une vie d'étude et, encore moins, à une vocation pastorale. Au lycée, il s'intéressa à la philosophie grecque. C'est alors qu'il décida de lire la Bible, par souci d'honnêteté intellectuelle. Lorsqu'il referma ce livre, il était chrétien. Il avait découvert dans la sagesse divine des réponses aux questions fondamentales de la vie, réponses qu'il n'avait trouvées nulle part ailleurs. Ayant entrepris des études d'ingénieur, il prit la décision de préparer une licence de lettres à l'université de Hampdon Sydney (Virginie). La philosophie et la psychologie furent ses matières de prédilection. C'est à cette époque qu'il rencontra Edith Seville, qu'il épousa par la suite. Fille de missionnaire en Chine, elle allait jouer un rôle essentiel dans le ministère qu'elle a partagé avec son mari. Ayant une vocation pastoral, F. Schaeffer entreprit ensuite des études de théologie dans les Facultés de Westminster et de Faith (Philadelphia). Il fut, en particulier, marqué par l'enseignement de J. Gresham Machen[2], par sa culture et par son approche de la foi chrétienne qui contrastait avec celle des milieux conservateurs qu'il avait fréquentés. De 1938 à 1947, il fut pasteur en Pennsylvanie et dans le Missouri. Pendant l'été 1947, détaché par son Eglise, il voyageait dans toute l'Europe. Il y fut frappé par l'influence prépondérante de la théologie barthienne et par la faiblesse des Églises évangéliques. Ce fut un tournant décisif. De 1948 à 1953, installés en Suisse, les Schaeffers circulèrent en Europe. Ils donnèrent de nombreuses conférences et furent particulièrement attentifs à l'instruction des enfants. Après un séjour de dix-sept mois en Amérique où ils rencontrèrent des difficultés, ils revinrent à Champéry (en Suisse), mais cette fois sans le soutien de leur Eglise. Ayant dû quitter le Valais, canton catholique, ils fondèrent l'Abri, à Huémoz, dans un des plus beau sites des Alpes Vaudoises[3].

Une famille, cellule de base de la société, est à l'origine de l'oeuvre de l'Abri[4]. Cette communauté insignifiante, est devenue très vite un lieu d'accueil, de réflexion et d'étude. On y vient volontiers. La chaleur d'un foyer uni et les discussions libres et intenses y contribuent pour beaucoup. Toute question honnête mérite une réponse honnête. Il n'y a pas de sujets tabous. On y parle de réalité, de vérité de Dieu, de philosophie, de culture, de sciences exactes et de sciences humaines. F. Schaeffer est à l'aise aussi bien avec l'incroyant en recherche, ou même hostile, qu'avec le chrétien désireux d'approfondir sa foi ou d'apprendre à mieux en témoigner. C'est dans ce creuset, au sein de cette interaction permanente, qu'il forge et approfondit sa pensée. Ce n'est pas un homme de cabinet, mais un homme de terrain. Remarquable prédicateur, conférencier recherché, il est redoutable dans la discussion sans pourtant séparer vérité et amour. Il écrit comme il parle, sans prendre le temps de polir son discours. Il vise à cerner d'emblée le coeur d'un débat ou les idées forces d'une philosophie car, dit-il, «un homme est ce qu'il pense». Loin d'être superficiel, il fait preuve d'un discernement et d'une intuition intellectuels étonnants, malgré les quelques imprécisions qu'on peut rencontrer dans son oeuvre. En fait, son approche est plus synchronique que diachronique.

Il n'est pas question de présenter une synthèse de sa pensée; il s'agit seulement d'en souligner quelques aspects marquants. F. Schaeffer ne cesse de développer dans son enseignement la dimension philosophique de la foi chrétienne. Celle-ci n'est pas seulement piété personnelle, ou relation existentielle, mais aussi vision cohérente, et conforme à la réalité. L'existence objective du Dieu infini et personnel, qui se fait connaître par les Écritures, apporte une réponse à la question de l'être, et fournit les bases d'une épistémologie et d'une éthique qui demeurent d'actualité. Puisque le Créateur est son point de référence infini, l'homme peut comprendre qui il est, quel est son dilemme et quel est le sens de la vie. Il n'est pas seul dans l'univers. Ajoutons enfin que ces considérations métaphysiques permettent de donner toute sa signification au salut offert en Christ, en réhabilitant le motif fondamental: création - chute - rédemption. En effet, que veut dire proclamer la Bonne Nouvelle, quel sens donner à la mort et à la résurrection de Jésus de Nazareth, si Dieu n'existe pas réellement ? N'est-ce pas ouvrir la porte aux idéologies politiques et religieuses ambiantes qui ont plus en commun avec une libération et une spiritualité, apparentées à l'illusion ?

On a souvent reproché à F. Schaeffer son rationalisme. L'ambiguïté d'une terminologie spécialisée, mais surtout son insistance sur la validité de la raison dans le cadre d'une culture qui sombre dans l'irrationnel, en sont la cause. Une lecture attentive de ses ouvrages révèle, cependant, qu'il est parfaitement conscient des limitations de l'intelligence humaine. L'homme est atteint par le cancer du péché, mais l'image de Dieu en lui n'est pas entièrement effacée. Certes, l'intelligence de la créature est obscurcie, mais c'est elle précisément que l'Esprit de sagesse éclaire et renouvelle. Face à la puissance du péché, le chrétien s'engage dans un combat spirituel. Il ne faut jamais l'oublier. Dans un monde où tant de personnes vivent une crise d'identité, ce combat a souvent une dimension psychologique. Confronté aux pensées et aux utopies de notre temps, il prend alors une tournure intellectuelle. Cet aspect du combat est peut-être le plus rude, le plus aride, celui qui laisse le plus de traces dans l'individu.

F. Schaeffer a eu le mérite d'accepter ce choc des idées. Depuis plus d'un siècle, l'Église évite plutôt cet affrontement. C'est pourtant à ce type d'apologétique que Paul nous invite lorsqu'il dit: «Nous renversons les raisonnements et toute hauteur.» (2 Cor. 10: 5), les idéologies et l'orgueil de l'homme autonome qui s'élèvent contre la sagesse et la connaissance de Dieu. En effet, la vérité personnelle, objective et intelligible est au coeur même de la foi. Le chrétien a accès à la pensée même du Christ (1Cor. 2: 16).

Ainsi, le Christ est le Seigneur de l'existence tout entière. Sa souveraineté s'étend aux domaines des arts, de la littérature, du cinéma, de la philosophie, des sciences, etc; elle se prolonge ensuite aux responsabilités civiques du chrétien, à ses engagements politiques, économiques et sociaux; elle implique le respect de la vie et le refus de l'avortement, de l'infanticide et de l'euthanasie. Ces thèmes. F. Schaeffer les a traités dans une vingtaine d'ouvrages qui ont été publiés à partir de 1968, et dans trois films réalisés ces dernières années[5].

Soulignons, enfin, que la dimension polémique de la proclamation de l'Évangile va de pair, dans cette apologétique, avec la compassion. L'homme n'est-il pas un être créé à l'image de Dieu, digne de la plus haute considération ? La fidélité à la vérité appelle la fidélité à l'amour; la fermeté doctrinale, une conduite conséquente; la cohérence philosophique, un style de vie correspondant. C'est pour avoir trop souvent séparé ces deux aspects que les chrétiens du 20e siècle ont si peu d'impact et de crédibilité. Nombreux sont ceux qui ont été touchés par l'accueil authentique, bien qu'imparfait, trouvé dans cette communauté de familles. L'Abri ne propose pas un style de vie autre; il témoigne qu'en ces temps incertains, difficiles mais passionnants, il est encore possible, à l'écart du monde ou au coeur de la cité, d'avoir confiance en Dieu. Par là, le Seigneur éclaire et transfigure la réalité et la vie sur lesquelles planent l'ombre de la mort.

Dans sa fragilité même, F. Schaeffer fut un homme de foi, et sa foi reposait sur les promesses inébranlables de Dieu. De l'aveu même de ceux qui étaient auprès de lui pendant sa maladie, il a connu des luttes jusqu'à la fin, mais c'était un homme de foi, de vraie foi, celle qui s'enracine dans la vérité elle-même. Son amour dévorant de la parole et de la Sagesse était à la base de sa confiance dans le Dieu trinitaire; Père Fils et Saint-Esprit.

C'est un honneur et une joie pour La Revue Réformée de pouvoir rendre hommage à Francis Schaeffer. Les textes que vous trouverez dans les pages qui suivent ne prétendent pas avoir une forme académique. Ils ont plutôt un souffle et une dimension prophétiques. Leur auteur va droit au but. Il cherche à faire entendre une autre voix, qui reflète la sagesse divine, au sein d'une génération et d'une Église qui ont bien du mal à trouver le Nord.

«Souvenez-vous de vos conducteurs qui vous ont annoncé la parole de Dieu; considérez l'issue de leur vie (l'aboutissement de leur conduite) et imitez leur foi ! » (Héb. 13: 7)


Bibliographie des ouvrages de F. Schaeffer

disponibles en français.





Manuscrits en préparation à la La Maison de la Bible

- Whatever Happened to the Human Race ?
- The Great Evangelical Disaster.



Books available in English by Francis Schaeffer

See also The Complete Works of Francis A. Schaeffer. Volumes I-V.
Crossway Books Wheaton IL 1982/1994


Notes

[1]- Mis en ligne avec permission. Ce texte fut publié dans La Revue Réformée vol. 36 mars 1985 pp. 1-4. Pour de plus amples renseignements contacter La faculté libre de théologie réformée; 33, avenue Jules-Ferry; 13100 Aix-en-Provence; France

[2]- G. Machen appartenait à l'«École de Princeton» et avait été contraint de quitter cette Faculté lorsqu'elle avait basculée dans le modernisme.

[3]- Aujourd'hui, 30 ans plus tard, il existe des extensions au Pays-Bas, en Angleterre, en Suède et aux États-Unis.

[4]- Très rapidement l'Abri devint une communauté de familles partageant la vision des Schaeffer.

[5]- L'ensemble des écrits des Schaeffer forme une unité. Les ouvrages qui abordent les questions philosophiques et culturelles côtoient les écrits qui traitent des thèmes bibliques et de spiritualité. Ils sont tous d'égale importance. La trilogie: Démission de la raison, Dieu, ni silencieux, ni lointain et The God Who Is There constitue cependant le coeur de leur apologétique.


Livres de Schaeffer sur Internet


Dieu, illusion ou réalité

Démission de la raison