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Samizdat

Une religion gaie ?





Paul Gosselin

Pour le plus grand nombre, le concept d'une "religion gaie" ne signifie rien. Est-ce simplement un artifice de rhétorique ou cela cache-t-il une dimension plus profonde de la réalité occidentale au début du XXIe siècle? Qu'en est-il ?


Case départ : Qu'est-ce qu'une religion?
En Occident, lorsque la question de la religion est abordée dans les médias ou dans le système d'éducation c'est en général à l'aide de la définition du dictionnaire. Habituellement cette définition de la religion réfère au concept du surnaturel. On définit donc la religion comme un ensemble de croyances ou de dogmes accompagné de rites qui régissent les rapports de l'homme avec la ou les divinités (le nombre des agents surnaturels est évidemment déterminé par le fait qu'on a affaire avec un système de croyances monothéiste ou polythéiste). En sciences sociales, depuis la Seconde Guerre mondiale cette définition a été largement remise en question. Les spécialistes s'entendent sur le fait que l'opposition entre mondes naturels et surnaturels et une perspective occidentale et non pas universelle. Un grand nombre de cultures ne font pas cette distinction. Lorsque les spécialistes discutent de religion, c'est plutôt en termes de vision du monde ou de systèmes de croyances, des systèmes qui donnent sens à l'existence. Avec une telle approche, on peut alors inclure des idéologies politiques dans le mot religion, car les gens peuvent s'en servir pour donner sens à leur existence.

Clifford GeertzQu'est-ce qu'une vision du monde, une idéologie ou une religion? L'anthropologie des religions nous affirme qu'il s'agit d'abord d'un système de pensée élaboré pour donner sens à l'existence humaine tout aussi bien sur le plan intellectuel qu'émotif. Il donne aussi sens à l'identité humaine en tant qu'être sexué. Il faut bien préciser, que ce système de pensée réfère ou non au surnaturel ou à des divinités n'as pas d'importance! L'anthropologue américain, Clifford Geertz, a proposé une définition de la religion, qui évacue complètement la référence au surnaturel habituellement associé à la religion. La définition de Geertz est la suivante. (1973: 90):

Dans un premier temps, une religion ou vision du monde comporte donc une cosmologie, c'est-à-dire un ensemble de présupposés touchant l'ordre du monde. La cosmologie fournit le cadre conceptuel dans lequel se joue le jeu de l'existence humaine, ou en d'autres mots la scène où se joue le théâtre de la vie. Elle prend souvent, mais pas toujours, la forme d'un mythe d'origine. Pour exprimer la chose de manière primaire, on pourra dire qu'une cosmologie fournit une boîte dans laquelle l'existence humaine se joue et prend son sens. Une cosmologie matérialiste propose une boîte assez étroite tandis que les diverses cosmologies théistes proposent des boîtes comportant des dimensions additionnelles ainsi des catégories d'êtres inconnus dans une cosmologie matérialiste. La cosmologie a donc comme fonction principale d'établir les limites du pensable. Elle fournit un grand nombre d'éléments susceptibles de servir de réponse aux grandes questions de l'existence humaine, dont la source de l'aliénation humaine. Elle fournit le cadre conceptuel dans lequel l'existence humaine devient pensable. Déjà, la cosmologie fonde et préfigure les développements moraux, voir même une eschatologie qui suivront dans l'évolution d'une vision du monde.

Une vision du monde implique une explication de l'aliénation humaine ainsi qu'une (ou des) stratégie(s) pour tenter d'atténuer ou de remédier cette situation. Parfois ces moyens sont conçus pour aboutir à une résolution finale. Cette résolution finale peut prendre des formes très diverses soit le Progrès, le retour du Messie, le Nirvana, la Nouvelle Jérusalem, l'unification des nations islamiques sous un calife, les cinq cieux hindous, la société sans classes ou pour certains postmodernes technophiles dans le cyberespace[1]. Les stratégies des diverses visions du monde pour remédier à l'aliénation humaine ne peuvent évidemment se comprendre sans référence à leurs cosmologies propres. Nous postulons donc ici qu'une religion est une tentative d'imposer un ordre, de donner un sens, au monde. Que son discours fasse référence ou non au surnaturel est sans importance. Une cosmologie matérialiste peut tout aussi bien fonder un système idéologico-religieux qu'une cosmologie faisant référence au surnaturel. Dans son développement, une religion est intégrative, elle est une réponse totale aux questionnements de l'existence. C'est dire que cette tentative sera plus ou moins réussie selon les situations historiques et selon la perception que peut en avoir l'individu de sa cohérence ou de ses contradictions. Nous postulons ici qu'il est impossible de comprendre le système éthique, la moralité d'un système idéologico-religieux sans comprendre sa cosmologie, car ce sont les présupposés de la cosmologie qui préfigurent: tabous, préceptes éthiques, concepts d'aliénation, divers moyens d'expression artistiques ainsi que l'eschatologie[2] d'une religion.

Si on reculait d'un siècle ou deux, la religion (chrétienne) jouissait en Occident d'une grande influence (voir le contrôle) sur plusieurs institutions sociales d'une importance stratégique: l'éducation, la justice, la science, les soins de santé, les arts et la culture, etc. Aujourd'hui, les choses ont bien changé. Au cours du XXe siècle, la laïcisation a marginalisé le discours religieux traditionnel en Occident. Les grandes institutions sont toutes dominées par une perspective laïque.

En France ce processus a démarré lors de la Révolution et on a marqué des étapes importants lors des batailles pour la laïcisation des écoles à la fin du XIXe et début XXe siécles. Au Québec cela c'est fait beaucoup plus tardivement. Chez nous c'est depuis la Seconde Guerre mondiale que la vieille influence judéo-chrétienne a subi de grands reculs. Tous l'admettent. Exception faite des États-Unis possiblement, il est de l'avis général que l'Occident est devenu séculier, sans religion. Mais si on dépasse les apparences, on découvre que le besoin de sens n'a jamais cessé de hanter l'homme occidental. Même si le contexte culturel a changé, les questions ultimes restent tout aussi pertinentes au XXIe siècle qu'elles pouvaient l'être dans l'Antiquité ou au Moyen Âge. Est-ce pensable que le matérialisme dit scientifique (et sa nombreuse progéniture idéologique) n'ait pas éliminé la religion, mais, dans le contexte actuel, ait supplanté ses fonctions et participe, bon gré mal gré, à fournir des réponses à la question du sens? George Steiner, critique littéraire anglais, fait les observations suivantes au sujet des conséquences idéologiques et morales de la chute de l'influence de la vision du monde judéo-chrétienne en Occident (1974: 2):

Mais qu'en est-il dans les faits? La religion a-t-elle réellement été évacuée? volatilisée? Où se peut-il que, dans un sens, il s'agisse d'une illusion? Comme l'a souligné Steiner ci-dessus, qu'un glissement subtil s'est produit, du vin nouveau dans de vieilles outres? On dit que la nature ne tolère pas le vide. Sur le plan religieux ou idéologique, il en est de même.


Le Siècle des Lumières
Il faut constater que la vision du monde matérialiste a été d'abord une idée dans l'esprit de quelques penseurs influents du Siècle des Lumières, mais en Occident, elle a fini par former l'attitude et le comportement des classes éduquées et, finalement, de sociétés entières. La pénétration de cette vision du monde est à ce point profonde qu'elle est devenue un présupposé invisible, allant de soi.

Le système idéologico-religieux moderne, héritier du Siècle des Lumières et dominant au XXe siècle, a d'abord mis de côté la religion [chrétienne surtout] et a affirmé que désormais la science serait la source véritable du savoir et du salut. Si autrefois la hiérarchie ecclésiastique ou la Bible était le garant de la Vérité, désormais la science joue ce rôle. L'empirique et la Raison devaient constituer la fondation de tout savoir digne de mention. Et pour assurer la cohérence logique de ce système de pensée, il était nécessaire, voire inévitable, de faire appel à un mythe[3] d'origines auréolé du prestige de la science. Bien Auschwitzqu'une vision du monde matérialiste domine l'Occident depuis le début du XXe siècle; en parallèle, on a maintenu malgré tout plusieurs concepts tirés du bagage culturel judéo-chrétien. Par exemple, on a maintenu le concept chrétien d'un sens à l'Histoire et, dans le contexte moderne, on a appelé ce sens progrès. D'abord un concept théologique, cette notion s'est vue déplacée, formulée en termes matérialistes. Dans les phases les plus optimistes, on prévoyait que les scientifiques et technologistes nous conduiraient dans une ère de prospérité et de paix sur terre, où la technologie ferait des miracles pour dissiper la maladie ainsi que les limites conventionnelles de l'existence humaine. Aujourd'hui, depuis Auschwitz, la bombe H, la résurgence de maladies vaincues telle la tuberculose, les OGM et les divers problèmes de l'environnement liés aux progrès techniques, on est plus prudent. Commentant l'histoire européenne au XXe siècle, George Steiner note (2001: 4-5):

Dans le contexte moderne, sur le plan pratique, la politique qui se trouve désormais « au cœur des choses », c'est-à-dire le salut moderne est de type politique. Il vise souvent, mais pas toujours), des projets collectifs. Dans nos milieux francophones, il est frappant de constater à quel point l'État a remplacé le rôle central et religieux joué autrefois par l'Église catholique. L'État est désormais l'autorité vers laquelle on se tourne pour le salut. Le discours et l'activisme politique (ou syndical) ont remplacés les dévotions, les pèlerinages et les œuvres charitables d'autrefois.

Dans la période postmoderne, on a poursuivi ce travail de délestage et d'autres éléments de l'héritage judéo-chrétien sont, au moyen d'un long processus souterrain, mis de côté, notamment sur le plan de la moralité, le concept d'histoire universelle (unilinéaire), le droit, la place de l'homme dans la nature. De plus, en réaction au moderne, la vision du monde postmoderne renie tout projet politique collectif, universel[4]. Le relativisme culturel élimine tout universalisme moral ou politique, sauf celui de la science. Mais ce n'est là qu'une question de temps. Le concept de progrès est aussi déconstruit. On nie l'universalité de ce concept que l'on aborde en tant que métarécit de l'Occident. Le postmodernisme est en parti une réaction contre la monotonie rationnelle du modernisme, de sa foi dans la technologie, dans le progrès et le postulat d'un savoir universel, colonialiste en quelque sorte. Le postmoderne propose plutôt une idéologie hétérogène, fragmentée. Le postmoderne se méfie de l'universel. Si le postmoderne abandonne la Révolution et les grands projets politiques, il lui reste un salut alors dans diverses formes de libération/djihad sexuelle. Tandis que la raison et la vérité étaient au cœur du modernisme, il y a lieu de penser que le désir constitue la quintessence du postmoderne.

Dans la situation actuelle en Occident, il y a lieu de penser que nous faisons face non pas à l'absence réelle de religion, mais plutôt à la présence d'une religion d'un genre nouveau. Une religion sans credo explicite, sans catéchisme explicite, sans temples ou cathédrales visibles et sans dirigeants religieux notoires. Il s'agit, en grande partie, d'une religion dont le pouvoir tient justement au fait qu'elle soit invisible. Il s'agit donc d'une religion hypocrite, niant son caractère religieux. Mais ce n'est pas une situation exceptionnelle. Les anthropologues notent parfois un tel phénomène, dans les sociétés de type syncrétique par exemple, mais on a peu exploité ces observations dans le contexte occidental. En Afrique, la religion locale a été souvent de type implicite. Étant donné la propension des sociétés à tendance syncrétique à éviter d'ériger des édifices doctrinaux ou rituels formels, on y retrouvera une plus grande fluidité en matière doctrinale et rituelle, ce qui nous explique certains faits notés par l'anthropologue Marc Augé, comme celui-ci (1974: 12):

Si on admet la possibilité que l'Occident soit dominé par une religion invisible, cette hypothèse exige alors la présence aussi d'élites religieuses d'un genre nouveau. En Occident, on associe, de manière traditionnelle, religion et Église, c'est-à-dire un système de croyances et un édifice consacré ainsi qu'une communauté de croyants assistée/dirigée par une hiérarchie ecclésiastique. On associe aussi en Occident religion et surnaturel. Dans le cas des nouvelles élites religieuses, ces associations ne tiennent évidemment plus. Il est incontestable que ces élites ne forment pas une communauté facilement identifiable sur le plan social. Par ailleurs, elles ne réfèrent pas à une divinité ou à des concepts liés à des divinités. Est-ce légitime d'affirmer alors qu'il s'agit d'élites religieuses? Sans doute la majorité d'entre elles protesteraient énergiquement à l'idée que leurs activités ou attitudes puissent êtres visés par le terme religieux. Ce qui est tout à fait prévisible...

Tout d'abord, il faut noter que "religion gaie" constitue une, parmi tant d'autres, religions invisibles de notre époque "politically correct". La chose n'est d'ailleurs pas si loufoque qu'on pourrait le penser, car des ouvrages érudits ont déjà étés consacré à cette fin. Si on se fie à la sortie du best-seller récent Gay Religion par Scott et Gray (2004) il semblerait que la religion gaie soit sur le point de sortir du placard, du moins en milieu anglophone (voir à ce sujet la liste de sites web en annexe). La religion gaie est tout de même une religion invisible, mais en sociologie, la notion de religion invisible est de l'histoire ancienne, car dès 1970 le sociologue américain Thomas Luckmann a écrit un petit bouquin, toujours utile, portant le titre: The Invisible Religion. Dans cette étude, il examine le phénomène des religions implicites en Occident.


Qu'en est-il de la religion gaie?
Dans les faits, celle-ci n'est donc qu'une sous-espèce de la religion "postmoderne" qui, à son tour, n'est qu'un rejeton et une évolution de la vision du monde moderne/ matérialiste qui a dominé l'Occident depuis la fin du XIXe siècle environ. Dans la vision du monde moderne, en opposition à la vision du monde judéo-chrétienne par exemple, toute question morale est relative. Il n'y a pas de Grand Législateur, donc pas d'absolus. Le seul repère qui reste ce sont les pulsions et préjugés des nouvelles élites postmodernes. Ce sont eux qui jugent de ce qui est tolérable ou intolérable,admissible ou inadmissible.

Autrefois les institutions religieuses ou idéologiques avaient des formes tout à fait explicites. La religion catholique a toujours été facile à identifié avec ses grandes églises et son clergé en costumes distinctes. On peut en dire autant des idéologies matérialistes du XXe siècle tels les nazis avec leurs symboles et drapeaux, leurs styles architecturaux distincts, leurs costumes et leurs parades militaires. Le système idéologico-religieux qui nous affronte est bien différent. Elle fuit les symboles et les structures explicites. Sa force est dans son invisibilité.

Malgré sa laïcité, l'Occident ne peut éviter la religion. On utilise de manière interchangeable en anthropologie des religions les termes "idéologie", "religion" ou simplement "système de croyances". Dans ce champ d'études, on considère simplement que la religion est universelle. Aucune société ne peut s'en passer. Thomas Luckmann, auteur du livre The Invisible Religion, note à ce sujet: (1970: 78)

Donc toute société/communauté a une religion ou système de croyances sous une forme ou une autre. La religion est donc universelle, inévitable dans toute société et chez tout individu.


Le catéchisme gai
En fait, la religion "gaie" est un ensemble d'attitudes touchant les rapports entre les sexes, l'identité, le sens de la sexualité, des notions de moral, etc. etc.... La notion de "fierté "gaie" est évidemment un synonyme. La question mérite de plus amples recherches, mais d'emblée la religion "gaie" introduit plusieurs croyances complètement nouvelles en Occident (mais liées évidemment aux grands courants de pensée matérialistes du 20e s.). Voici quelques présupposés tirés du catéchisme de la religion "gaie":

La religion gaie s'accommode bien d'une cosmologie matérialiste où le méchant Législateur n'est plus. Mais pour plusieurs postmodernes, cela abouti à un cosmos plutôt terne et vide. Dès lors rien n'exclut l'ajout au panthéon de divinités plus compréhensives. Dans le contexte de la religion postmoderne, on préfère donc un dieu politiquement correct qui comprend nos besoins, nos pulsions et admet nos péchés. En somme un dieu qui ne nous corrige pas. À ce sujet CS Lewis notait qu'on veut un dieu à notre image, « En somme, ce que nous voulons n'est pas tant un Père céleste, mais plutôt un grand-père au ciel, une divinité qui aime bien voir les jeune gens s'amuser ».

Il est étonnant de constater à quel point le cœur de cette religion est lié à la question de la justification. On as l'impression que le sens de la « fierté gai » était à ses débuts et reste toujours essentiellement de manifester son « refus d'avoir honte ». Il est très intéressant de voir que presque 30 ans de ce discours et d'actions associées n'ont pu « laver » la communauté homosexuelle de ce sentiment de honte. Ils ont beau faire la parade... quand la poussière retombe, le malaise revient. Il le ressentent toujours et deviennent de plus en plus agressif contre un adversaire qu'ils ne savent plus où chercher dans les faits. Le problème est l'autre, évidemment... Ils le soupçonnent dans les « familles traditionnelles » et dans d'autres espaces, privés où pour le moment leur système de croyances ne domine pas complètement. Ils réclament donc le droit d'aller y faire « régner l'ordre et la justice », c'est-à-dire faire leur propre Inquisition politiquement correcte sur les attitudes et comportements des autres.

Dès que la question des origines (de la vie ou du cosmos) est abordée par exemple, l'intervention d'un mythe d'origines, sous une forme ou une autre, devient inévitable[5]. On utilise de manière interchangeable en anthropologie des religions les termes "idéologie", "religion" ou simplement "système de croyances". Dans ce champ d'études, on considère simplement que la religion est universelle. Aucune société ne peut s'en passer. Le sociologue américain Thomas Luckmann est d'avis (1970: 70) qu'a priori toute société possède un système idéologico-religieux, un système de sens, une vision du monde ou, en termes postmodernes, un métarécit. À son avis, il y a toujours une dimension religieuse dans l'élaboration de l'identité personnelle et sociale. Si un système idéologico-religieux constitue alors l'infrastructure de toute civilisation[6], on est tout à fait en droit de poser la question quelle est alors la religion de l'Occident postmoderne et quelle rôle joue la religion gaie dans ce contexte?

Dans les médias populaires le terme "religion" (dans son sens traditionnel, ce qui sert à identifier les grandes religions mondiales) reste toujours en usage, mais il faut se demander si c'est le cas à qui cela peut servir ? Pourquoi ne pas se mettre à jour ? À qui ce le concept traditionnel de religion peut être "utile" sur le plan idéologique? Est-ce pour masquer certaines choses et mieux se positionner...

Touchant un point qui est généralement ignoré Luckmann note que le processus, par lequel se forme nos identités individuelles et est, par ailleurs, fondamentalement religieuses. Il l'explique comme suit: (1970: 70)

Le développement d'une identité "gaie" est donc inévitablement un processus idéologique... ou religieux. Comme on l'a noté ci-dessus, les "gais" réclament la condamnation de toute critique de leur discours. Qu'en est-il ? Le sociologue Jacques Ellul, note pour sa part que l'exclusion de la critique (un tabou sur le discours) est justement caractéristique de la propagande (1954/1990: 335):

De telles tentatives de censure sont caractéristiques de l'Inquisition ou des périodes noirs du régime soviétique. Pour ce qui est de l'URSS, Soljenitsyne note (2003 : 290)

Évidemment, dans le contexte postmoderne, nul besoin d'avoir une approche aussi agressive. Une telle approche aurait de toute manière le désavantage de démasquer à la fois la censure et le système de pensée qui la sous-tend. Touchant ce processus de constitution de l'identité personnelle l'anthropologue KOL Burridge note (1979: 36)

Berger et Luckmann sont d'avis par exemple qu'il faut reconnaître l'identité fonctionnelle des cosmologies qui fondent les conceptions de l'homme dans les mythes religieux et les théories psychologiques modernes. (Berger et Luckmann 1980: 160-161)

Nous pouvons donc conclure que si l’identité individuelle est inévitablement religieuse, la sexualité humaine l'est tout autant. Les anthropologues reconnaissent donc la dimension religieuse inévitable de la sexualité, mais on constate qu'ils sont moins loquaces sur cette question lorsque l'attention passe des Aborigènes d'Australie à la civilisation auxquels ils s'identifient, soit l'Occident...


Comment se convertir à la religion gaie ?
Dans toute religion la question du recrutement se pose, comment remplacer les effectifs qui viennent à vieillir et à mourir? Chaque religion envisage donc la question du recrutement et de la conversion de manière différente. Certaines religions exigent une conversion réfléchie et volontaire et n'en admettent aucune autre forme. D'autres religion sont indifférentes à cette question. Conversions forcées et volontaires font bon ménage (et de bonnes affaires)... J'ai dans ma bibliothèque un livre par un Anglais nommé d'Os Guiness. Dans une section de son livre, il examine le contraste d'attitudes entre christianisme et hindouisme et note (Guiness[8] 1973: 229-230).

Le christianisme diffère donc de l'hindouisme (et bien d'autres religions de l'Orient) par le fait qu'elle exige une prise de conscience, un moment de conversion. Elle exige une décision consciente et réfléchie. L'hindouisme, tout comme la religion postmoderne qui dominent actuellement en Occident, n'exigent pas un tel moment de conversion. Elle se contente de la stratégie suivante: constamment miner les présupposés du christianisme et d'offrir ses propres présupposés comme normales, éclairées, cools, etc... Guinness remarque:

Tandis que l'Islam a longtemps avancé en influence grâce à ses conquêtes militaires, la procédure exploitée par les élites postmodernes est bien différente. La stratégie postmoderne est d'éviter à tout prix les confrontations directes, qui attirerait l'attention sur et exposerait son système de pensée. Par ailleurs le postmoderne ne recherche pas nécessairement des conversions individuelles volontaires, mais procède surtout par conquête culturelle, c'est-à-dire en exploitant sa domination des quatre institutions sociales clés en Occident, soit les médias (information et culture populaire), élites scientifiques, éducationnelles et juridiques, et en marginalisant et discréditant tout autre discours qui ose remettre en question le monopole postmoderne sur la place publique. Désormais, tout autre discours n'a droit d'exister que dans la vie privée. Et si on en juge au Québec par le rapport « De l'égalité juridique à l'égalité sociale » par le groupe de travail mixte contre l'homophobie. (2007) même la famille ne sera pas à l'abris du jihad gai. Bientôt le peuple ordinaire sera jugé devant des tribunaux où des ordonnances seront émises en conformité à la sharia gai. Nous sommes donc devant un état intégriste. La séparation de l'église et l'État c'est pour les autres... L'anthropologue britannique Raymond Firth nous indique que l'Islam est un excellent exemple de ce phénomène. (1981: 589):

Pour nos élites postmodernes, les choses se posent dans les mêmes termes. Tout comme dans le cas de l'islam, on veut réduire à néant toute remise en question et toute critique[9]. Le rejet du caractère idéologico-religieux du discours gai par les élites postmodernes permet de petit jeux hypocrites. D'une part cela met leur système de croyances à l'abris des critiques, mais d'autre part, le concept de "tolérance" leur sert de matraque pour remettre en question tout autre point de vue. Mais si on admet que la religion gaie est bien une religion alors d'autres questions se posent alors  : Quel est alors le rapport entre religion et État? Est-ce que le fait de nier l'existence de la religion gaie ne sert pas trop d'intérêts? Quels intérêts au juste? Et cette négation ne masque-t-elle pas une nouvelle forme d'intégrisme? Peut-on faire l'inventaire du support étatique (ou médiatique) au Québec (et ailleurs) pour la religion gaie? Si on rejetterais complètement la suggestion que la venue d'un grand évangéliste ou encore un grand rassemblement de Témoins de Jéhovah ou de Raëliens puisse être financé par l'État québécois, pourquoi des événements gaies doivent se voir l'objets d'un tel support? Où est la neutralité idéologique ou religieuse de l'État laïc dans tout cela??



Bibliographie


AUGÉ, Marc (1974 ) La construction du monde. Maspero Paris 142 p.

BERGER, Peter et Luckmann, T. (1966/1980) The Social Construction of Reality. Irvington New York 203 p.

BURRIDGE, Kenelm O. L. (1979) Someone, No one: An Essay on Individuality. Princeton U. Press Princeton NJ 270 p.

ELLUL, Jacques (1954/1990) La technique ou l'enjeux du siécle. Economica Paris vi-423 p.

FIRTH, Raymond (1981) Spiritual Aroma: Religion and Politics pp. 582-601 in American Anthropologist Vol.83 no.3 Sept.

GEERTZ, Clifford (1973) The Interpretation of Cultures. Basic Books New York 470 p.

GOSSELIN, Paul (1986) Des catégories de religion et de science: essai d'épistémologie anthropologique[10]." 286 p. (Maîtrise en Anthropologie, Université Laval)

GOSSELIN, Paul (1989) Épistémologies culturelles et projection de catégories de pensée. Cahiers Ethnologiques pp. 45-62 N. S. Vol. 17 no. 10

GOSSELIN, Paul (2006) Fuite de l'Absolu: Observations cyniques sur l'Occident postmoderne Volume I. 492 pages

GUINESS, Os (1973) The Dust of Death: a critique of the counter-culture Inter-Varsity Press Downers Grove IL 419 p

LUCKMANN, Thomas (1970) The Invisible Religion MacMillan New York 128 p.

MACCORMAC, Earl R. (1976) Metaphor and Myth in Science and Religion. Duke U. Press Durham NC 167 p.

RESZLER, André (1981) Mythes politiques modernes. P.U.F. Paris 230 p.

SMITH, Pierre (1974) La nature des mythes pp. 248-263 in Morin et Piattelli-Palmarini (éds.) L'unité de l'homme (Vol.3) Seuil Paris 390 p.

SOLJÉNITSYNE, Alexandre (2003) Deux siècles ensemble, 1917-1972 : Juifs et Russes pendant la période soviétique. Fayard Paris 607p.

SCOTT, Thumma , Gray Edward R., éds., (2004) Gay Religion. Walnut Creek, Altamira Press 454 p.

STEINER, George (1974) Nostalgia for the Absolute. C.B.C. Publications Toronto 61 p.

STEINER, George (2001) Grammars of Creation. Faber and Faber /Yale U. Press New Haven & London 347p.


Sites sur la religion gaie



Gay Religion and Spirituality

Gay Religion: news of religion and GLBT folks

Gay Religion News



Notes

[1] - Voir à ce sujet PORUSH, David (1992) Transcendence at the Interface: The Architecture of Cyborg Utopia -- or -- Cyberspace Utopoids as Postmodern Cargo Cult.

[2] - Ensemble de croyances touchant l'avenir, la destinée.

[3] - Ce terme est admissible puisque régulièrement employé en sciences sociales dans un sens élargi comme l'entendent P. Smith (1974), E. MacCormac (1976), A. Reszler (1981), et d'autres, c'est-à-dire qui n'est pas forcément un récit d'événements passés impliquant des êtres ou forces surnaturels, mais simplement un véhicule pédagogique permettant la transmission d'informations cosmologiques diverses.

[4] - Au Québec, on n'a qu'à penser à la déception qui s'exprime dans le film de Denys Arcand, Le Confort et l'Indifférence.

[5]- Voir mon article: Mythe d'origines et théorie de l'évolution et Fuite de l'Absolu, volume 2.

[6] - Il y a là, pour certains, une hérésie, mais passons...

[7] - and, conceivably, all other fields of social research-P.G

[8] - GUINESS, Os (1973) The Dust of Death: a critique of the counter-culture Inter-Varsity Press Downers Grove IL 419 p.

[9] - Voir à ce sujet le Dossier de presse sur la liberté de pensée en pays où l'Islam domine.

[10]- Disponible sur Internet, cliquez ici.