
Paul Gosselin (27/6/2024)
Dans ce livre (Discours sur l'origine de l'inégalité), Jean-Jacques Rousseau présente le mythe du bon sauvage. Plus de cent ans avant la publication de l'Origine des espèces par Charles Darwin, Rousseau dressait déjà le portrait de l'homme primitif (1749/1971 : 222-223)
Le premier sentiment de l'homme fut celui de son existence, son premier soin celui de sa conservation. Les productions de la terre lui fournissaient tous les secours nécessaires, l'instinct le porta à en faire usage. La faim, d'autres appétits lui faisant éprouver tour à tour diverses manières d'exister, il y en eut une qui l'invita à perpétuer son espèce; et ce penchant aveugle, dépourvu de tout sentiment du coeur, ne produisait qu'un acte purement animal. Le besoin satisfait, les deux sexes ne se reconnaissaient plus, et l'enfant même n'était plus rien à la mère sitôt qu'il pouvait se passer d'elle. Telle fut la condition de l'homme naissant; telle fut la vie d'un animal borné d'abord aux pures sensations, et profitant à peine des dons que lui offrait la nature, loin de songer à lui rien arracher (...)
Selon Rousseau, c'est la civilisation, par le biais des arts et des sciences, qui est la source de la corruption de l'homme, la source de tous les conflits. Le mythe proposé par Rouseau affirme qu'à l'origine l'humanité a dû connaître un âge plus heureux, comparable à l'état des peuples sauvages : l'état de nature. Rousseau (p. 176) n'aime pas la perspective de Hobbes qui voit dans l'homme un agresseur perpétuel. D'après Rousseau, l'homme est naturellement bon. Mais Rousseau n'a jamais rencontré ces peuples sauvages vivant à l'état de nature.
Mais l'anthropologue français renommé, Claude Lévi-Strauss, a bien fait cette rencontre. Il est fort possible d'ailleurs que dans son autobiographie, Tristes tropiques, Lévi-Strauss, pensât justement au mythe du bon sauvage proposé par Rousseau lorsqu'il fit le commentaire suivant (1955: 417):
Aucune société n'est foncièrement bonne, mais aucune n'est absolument mauvaise; toutes offrent certains avantages à leurs membres, compte tenu d'un résidu d'iniquité dont l'importance paraît approximativement constante...
Dans sa Préface, Rousseau fait presque un aveu au sujet du caractère mythologique (spéculatif) de son concept de bon sauvage (1749/1971 : 159)
Que mes lecteurs ne s'imaginent donc pas que j'ose me flatter d'avoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. J'ai commencé quelques raisonnements; j'ai hasardé quelques conjectures, moins dans l'espoir de résoudre la question que dans l'intention de l'éclaircir et de la réduire à son véritable état. D'autres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans qu'il soit facile à personne d'arriver au terme.
Ces concepts proposés par Rousseau ont fait long feu. On retrouve un écho du principe de corruption de la civilisation dans un dogme de la psychologie populaire qui affirme que si l'individu vit une forme d'aliénation, c'est la faute du système. Chose curieuse, le du mythe du bon sauvage proposé par Rousseau réapparait chez le romancier (science-fiction) américain Kurt Vonnegut. Comme Rousseau, Vonnegut réagit fortement à la bêtise et la méchanceté de l'homme civilisé, mais Vonnegut est plus radical que Rousseau et postule que la source de la corruption humaine est plus profonde (intérieure et non extérieure) que le laisse entendre Rousseau. Dans son roman Galápagos (1985) Vonnegut exprime l'avis que l'évolution a fait une erreur monumentale en dotant les humains de gros cerveaux (Big Brains), car cela décuple leur capacité au mal. Avec son ironie habituelle, dans ce roman l'évolution corrige cette erreur au moyen d'une catastrophe militaire (bêtise humaine), une Armageddon nucléaire, avec la collaboration d'un virus qui détruit la civilisation pour retourner l'homme dans un Eden primitif où il n'y a plus de mensonges, plus de guerres, plus de mal. La lutte pour la survie domine tout. L'homme a définitivement perdu son gros cerveau... Il est redevenu un simple animal. Finis la science, finis l'art et la culture, finis la musique et la poésie et finis les romans...
Rousseau et la propriété privée
Un détail qui jouera un rôle critique dans le développement de la pensée de Karl Marx sera la critique de Rousseau à l'égard de la propriété privée. Si, selon Rousseau, l'état de nature constitue le Jardin d'Éden, c'est l'apparition de la propriété privée qui met fin à cet heureux état (1749/1971 : 222)
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature.
En gros, dans la pensée de Rousseau l'acceptation du principe de la propriété privée devient la pomme qu'aurait croquée Ève... Chez Marx cela deviendra un concept clé et un dogme central. Évidemment bon nombre de visions du monde font de la propriété privée un droit fondamental. Dans la Bible cela apparaît immédiatement dans les Dix commandements (Exode 20, 3-17). Le huitième commandement dit : “ Tu ne déroberas point. ” et le dixième commandement y revient en élargissant la perspective: “ Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain. ”
Et pour gérer la transgression de cette loi dans la vie de tous les jours la Loi de Moïse propose des directives qui soulignent à nouveau le droit de propriété privée, mais tout en visant la réconciliation des parties après une transgression, via la restitution du bien volé par le fautif à la partie lésée :
Lorsque quelqu'un péchera et commettra une infidélité envers l'Éternel, en mentant à son prochain au sujet d'un dépôt, d'un objet confié à sa garde, d'une chose volée ou soustraite par fraude, en niant d'avoir trouvé une chose perdue, ou en faisant un faux serment sur une chose quelconque de nature à constituer un péché; lorsqu'il péchera ainsi et se rendra coupable, il restituera la chose qu'il a volée ou soustraite par fraude, la chose qui lui avait été confiée en dépôt, la chose perdue qu'il a trouvée, ou la chose quelconque sur laquelle il a fait un faux serment. Il la restituera en son entier, y ajoutera un cinquième, et la remettra à son propriétaire, le jour même où il offrira son sacrifice de culpabilité. (Lévitique 6 : 2-5)
Ainsi cette directive/sentence allège la charge administrative du système de droit (pas de prisons) et compense directement la partie lésée par le vol. Le Nouveau Testament revient sur ces principes avec le récit de la conversion de Zachée, le fonctionnaire corrompu. Dans l'Évangile de Luc, Zachée prend la parole et dit : “ Voici, Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et, si j'ai fait tort de quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple. ” (Luc 19 : 8) Évidemment, le système juridique en Occident a ignoré ces principes et il en résulte un système carcéral bien plus lourd.
Vers la fin de ce volume apparaît une lettre de Rousseau à monsieur Philopolis. Dans cette lettre Rousseau développe son concept de “ bien général ”, (1749/1971 : 269)
Ce qui concourt au bien général peut être un mal particulier, dont il est permis de se délivrer quand il est possible. Car si ce mal, tandis qu'on le supporte, est utile au tout, le bien contraire qu'on s'efforce de lui substituer ne lui sera pas moins utile si-tôt qu'il aura lieu. Par la même raison que tout est bien comme il est, si quelqu'un s'efforce de changer l'état des choses, il est bon qu'il s'efforce de les changer; & s'il est bien ou mal qu'il réussisse, c'est ce qu'on peut apprendre de l'événement seul & non de la raison. Rien l'empêche en cela que le mal particulier ne soit un mal réel pour celui qui le souffre.
Le hic, c'est que lorsqu'on donne à une élite le pouvoir de définir, le “ bien général”, c'est en effet leur accorder un pouvoir TOTAL... Et lorsque cette élite est composée de postmodernes, alors la définition du “ bien général” peut changer tous les cinq minutes selon les caprices de ces élites et devient alors un instrument de manipulation et d'oppression sans égal... Il y a quelque ironie dans le fait qu'un lapsus de Rousseau souligne le fait que le pouvoir absolu, le despotisme dans l'expression de Rousseau, ou totalitarisme selon l'expression moderne, se nourri du rejet de lois morales absolues, lois morale au-dessus des élites et devant lesquelles elles sont redevables (1749/1971 : 254)
C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s'établir sur les ruines de la république. Les temps qui précéderaient ce dernier changement seraient des temps de troubles et de calamités, mais à la fin tout serait englouti par le monstre et les peuples n'auraient plus de chefs ni de lois, mais seulement des tyrans. Dès cet instant aussi il cesserait d'être question de moeurs et de vertu; car partout où règne le despotisme, cui ex honesto nulla est spes, il ne souffre aucun autre maître; sitôt qu'il parle, il n'y a ni probité ni devoir à consulter, et la plus aveugle obéissance est la seule vertu qui reste aux esclaves.
Quelle ironie que cette dernière phrase rappel le slogan émis par la secte de Davos : “ You'll own nothing and you'll be happy. ” c'est-à-dire : “ Tu seras le propriétaire de rien, mais tu seras heureux. ” Mais quel hasard, propriétaire de rien, n'est-ce pas justement la définition du statut d'esclave, celui qui n'a aucun droit ?
Quelques trucs épars sur Rousseau, tiré de mes archives...
Examinant une autre œuvre de Rousseau, soit Le Contrat social, dans L'Homme révolté Albert Camus fit les remarques suivantes sur le caractère idéologico-religieux de la pensée de Rousseau (1951: 150):
Le Contrat social est d'abord une recherche sur la légitimité du pouvoir. Mais livre de droit, non de fait, il n'est, à aucun moment, un recueil d'observations sociologiques. Sa recherche touche aux principes. Par là même, elle est déjà contestation. Elle suppose que la légitimité traditionnelle, supposée d'origine divine, n'est pas acquise. Elle annonce donc une autre légitimité et d'autres principes. Le Contrat social est aussi un catéchisme dont il a le ton et le langage dogmatique. Comme 1789 achève les conquêtes des révolutions anglaise et américaine, Rousseau pousse à ses limites logiques la théorie du contrat que l'on trouve chez Hobbes. Le Contrat social donne une large extension, et un exposé dogmatique, à la nouvelle religion dont le dieu est la raison, confondue avec la nature, et le représentant sur la terre, au lieu du roi, le peuple considéré dans sa volonté générale.
Mais le dogmatisme et l'intolérance peuvent prendre toutes sortes de visages... Si Rousseau a combattu le dogmatisme et l'intolérance catholique, des années plus tard Camus, examinant la pensée de Rousseau et des partisans de la Révolution française, observait (1951: 153):
Les échafauds apparaissent comme les autels de la religion et de l'injustice. La nouvelle foi [issue des Lumières] ne peut les tolérer. Mais un moment arrive où la foi, si elle devient dogmatique, érige ses propres autels et exige l'adoration inconditionnelle.
Mais les disciples des Lumières n'aiment pas se regarder dans ce miroir pas très flatteur pour voir leur propres dogmatisme et intolérance... Méditant sur la pensée de Rousseau, le philosophe Francis Schaeffer observa de quelle manière cette pensée nourrit le totalitarisme (1976/2014 : 85-86)
La conception de la liberté autonome de Rousseau se heurta à sa propre description quand il passa de l'individu à la société. Dans le Contrat social, de 1762, il écrit: “ Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre. ” Une fois de plus, un humanisme utopique finit par la tyrannie, soit dans les écrits de Rousseau, soit sous le règne de la Terreur, qui poussa ce point de vue jusqu'à sa conclusion logique. Robespierre, le roi de la Terreur, réglera rationnellement ses actions, en disciple doctrinaire de Rousseau.
Dans Screwtape lève son verre, CS Lewis fit (exprimé par le démon Screwtape) les observations suivantes au sujet de la pensée des Lumières sous la plume de J-J Rousseau (1959/2017 : 5-6)
Cachée au cœur de toutes ces luttes pour la liberté des peuples, se trouvait une haine profonde de la liberté individuelle. C'est Rousseau, cet homme sans égal, qui l'a d'abord révélé. Dans sa démocratie idéale, seule la religion de l'État est autorisée, l'esclavage est restauré, et l'individu apprend qu'il a toujours désiré (sans le savoir) tout ce que le gouvernement lui impose. En nous fondant sur ces prémisses, et avec l'aide d'Hegel (un autre de nos indispensables propagandistes) nous parvînmes aisément à créer les états nazi et communiste. Même en Angleterre, nous obtînmes un succès remarquable. J'ai entendu l'autre jour que dans ce pays, un homme doit demander une autorisation spéciale s'il veut abattre avec sa propre hache son propre sapin pour en faire des planches avec sa propre scie et employer ces planches à construire une cabane à outil dans son propre jardin.
CAMUS, Albert (1951) L'homme révolté. Gallimard, Paris 382 p.
LÉVI-STRAUSS, Claude (1955) Tristes tropiques. Plon Paris 485 p.
LEWIS, C.S. (1959/2017) Screwtape lève son verre. (Samizdat - Ebook)
ROUSSEAU, Jean-Jacques (1749/1971) Discours sur les sciences et les arts. Discours sur l'origine de l'inégalité. Chronologie et introduction par Jacques Roger. Garnier-Flammarion Paris 282 p.
SCHAEFFER, Francis (1976/2014) L'héritage du christianisme/How Should We Then Live? (Samizdat - Ebook)
VONNEGUT, Kurt Jr. (1985/1988) Galápagos: a novel. Laurel/Dell NewYork 295 p.
VONNEGUT, Kurt Jr. (1985/1994) Galápagos. (coll. Cahiers Rouges) Grasset 294 p.